Le Rêveur solidaire

Chroniques de JLK

(2017-2025)

 

Dessin: Matthias Rihs

1.La chronique, charme de paix,

arme de guerre…

Contre la fuite du temps et la perte du sens, trois chroniqueurs à pattes d’écrivains modulent, sur des tons très personnels et des styles non moins vifs, cet art combinant travail de mémoire et commentaire des temps qui courent, almanach fantaisiste ou fronde résistante. Dans Résumons-nous, voici l’irréfutable Alexandre Vialatte retrouvé en ses débuts juvéniles dans l’Allemagne de la montée du nazisme, entre autres émerveillements saisonniers; avec Mes indépendances, Kamel Daoud affronte les démons du terrorisme en Algérie et célèbre la belle et bonne vie; et Jean-Francois Duval se rit lui aussi des idéologies mortifères, tout en distillant un Bref aperçu des âges de la vie en épicurien doux-acide…
Alexandre Vialatte pourrait dire, à sa façon devenue parodique, que la chronique remonte à la plus haute Antiquité, à l’image de la femme des cavernes en veine de confidences et de son macho soucieux de marquer son nom aux Annales de la grotte.
La chronique, dont le nom suggère que Chronos la travaille au corps, et qui signale justement le désir de ne pas se laisser croquer par ce monstre vorace, est bel et bien tissée de temps humain, voire trop humain comme disait un philosophe à moustache de fil de fer: elle dit les faits, bienfaits et méfaits imputables à notre espèce dans une série linéaire précisément dite chronologique ; elle déconstruit les fake news depuis la nuit des temps et rapièce tout autant de ces vérités momentanées qu’on dit éternelles ; elle a varié de forme selon les empires et les tribus ; elle ne s’est fixée dans notre langue qu’au XIXe siècle dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui encore, avec ses belles plumes de toute espèce et ses oiseaux bariolés plus rares, tel Alexandre Vialatte.
Or, l’image du sémillant Auvergnat de Paris, mordant contempteur du politiquement correct avant tout le monde, mais jouant le plus souvent sur l’érudition joyeuse et la gaîté cocasse en concluant invariablement que « c’est ainsi qu’Allah est grand » – cette image de fantaisiste à nœud pap’ élégant en prend un coup à la lecture de la première partie « allemande » des plus de 1300 pages de Résumons-nous, troisième volume, après les Chroniques de la Montagne, consacré à son œuvre par la collection Bouquins.
De fait, regroupés sous le titre vialattien au possible de Bananes de Königsberg, les textes de sa « période rhénane », courant de 1922 à 1929, témoignent à la fois de l’immédiate originalité du jeune écrivain (il est né en 1901) et de sa progressive désillusion devant l’évolution de cette Allemagne dont il avait une image idéalisée par ce que lui en chantait sa mère en son enfance, et qui se révèle sous un jour de plus en plus inquiétant, jusqu’en 1945 où il chroniquera le procès des nazis du « camp de repos et de convalescence » de Belsen dont il saura détailler l’ignoble banalité des dépositions plombée par la bonne conscience de ceux qui n’ont fait qu’obéir, n’est-ce pas…

Le « Kolossal » au sombre avenir

En 1922, à Mayence, le jeune Vialatte, dans son bureau de rédacteur de la Revue rhénane censée rapprocher les peuples allemand et français, écrit à son ami Henri Pourrat, futur arpenteur de la forêt magique des contes populaires, qu’il s’embête à voir « des brasseries pareilles à des cathédrales, des villas pareilles à des châteaux forts, des briquets pareils à des revolvers, des policiers semblable à des amiraux, dans ce pays de surhommes pour lequel il faut des surbrasseries, des survillas, des surbriquets et des surpoliciers ».
Et cela ne va pas s’arranger avec les années malgré la bonne volonté de l’observateur du redressement économique de l’Allemagne, où tout n’est pas que bruit de bottes. Mais « n’importe quel grain peut germer », écrit-il, dans ce « chaos des genèses sur quoi souffle le vent de tous les enthousiasmes », et le fond d’inquiétude de ses chroniques s’accentuera jusqu’au moment où il deviendra témoin direct de l’atroce.
Vialatte n’était pas un idéologue mais un artiste, un poète, un honnête homme, une nature aussi joyeuse que sérieuse, et son témoignage n’en est que plus marquant. C’est par respect humain qu’il vomit l’antisémitisme nazi, comme il défendra plus tard les harkis algériens lâchés par la France. Son naturel n’est « politique » que par réaction nécessaire, et la meilleure preuve en est la foison de chroniques égrenées dans son Almanach des quatre saisons, inénarrable brocante où son gai savoir fait merveille autant que dans ses éloges d’écrivains (de Buzzati à Kafka ou Audiberti, notamment) ou ses engouements de cinéphile occasionnel. Quelle sage loufoquerie et quelle lucide générosité !

Le « vœu de parole » de Kamel

Lucide et généreux : on pourrait en dire autant de Kamel Daoud, sorti de son « village de silence » pour faire « vœu de parole », selon les mots de Sid Ahmed Semiane, chroniqueur algérois saluant son compère d’Oran dans sa préface à Mes indépendances, dont le titre même marque l’écart d’une position personnelle .
Semiane rappelle le désastre de la guerre civile, dans les années 90, et la désespérance régnant dans ce chaos : « Il n’y avait plus rien pour faire un tout, et tout était réuni pour que rien ne soit. Chacun rendait responsable l’autre de ce qui n’était pas censé relever de sa responsabilité. Et comment dire ? Comment penser l’impensable ? Comment créer sa propre « musique » dans ce vacarme ? Kamel Daoud se jeta dans cette arène folle à ce moment précis où le seul « bien vacant » était le marché de la mort ».
Mais en quoi cela nous concerne-t-il, et pourquoi les chroniques de Kamel Daoud nous touchent-elles ? Simplement, comme chez Vialatte, parce qu’une voix humaine s’y exprime. Parce que la parole fragmentée et avilie, émiettée en nébuleuses d’opinions vaseuses, marque aussi le monde atomisé dans lequel nous vivons, où tel président américain à la raison vacillante prétend que la vérité ne sera que ce qu’il décidera qu’elle soit !
Ce que rappelle aussi Semiane à propos de son compère Kamel, de plus en plus vilipendé et même menacé de mort par un imam, c’est que le chroniqueur n’aura cessé vingt ans durant de « créer de la pensée quotidiennement » et de « créer du sens » dans un monde apparemment vidé de toute autre substance que celle de la pensée unique. Dans la foulée, Daoud lui-même relèvera le rôle vital de la chronique en ces années terribles, où un public nombreux et fervent trouvait un formidable exutoire.
Diagnosticien du présent, au sens où l’entendait un Michel Foucault, le « libéral » Kamel Daoud est devenu suspect numéro un dans son pays (et ailleurs) du fait de ses positions et de la renommée internationale que lui a valu son roman Meursault contre-enquête, mais le chroniqueur n’épargne pas pour autant les alliés occidentaux des fourriers du terrorisme. Ainsi vient-il de tonner contre l’aveuglement opportuniste de l’Occident après les attentats en Catalogne !
Les chroniques réunies dans Mes indépendances ne sont pas des sermons anti-islamistes, pas plus qu’ils ne flattent les tiers-mondistes hors sol, les athées dogmatiques, les néoconservateurs ou les affairistes cyniques. On y découvre une clairvoyance rare et un aplomb d’un grand courage intellectuel, un sens du détail révélateur accordé a un bonheur inventif de la formule signalant l’écrivain à part entière, brassant notre langue avec un allant jouissif. Et puis il voyage, et puis il aime la vie !
Mais sa colère n’est pas moins vivace. Dans sa chronique intitulée L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit ainsi l’industrie de persuasion émanant de ce qu’il appelle la Fatwa Valley : « Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays – Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde ».
Or, qu’avons-nous à opposer à la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley ? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaire des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley, ou aux vérités falsifiées des médias et de leur minable accusateur présidentiel, plus menteur qu’eux ? Kamel Daoud, pas plus qu’Alexandre Vialatte, ne nous donne de réponses « politiques » à ces questions, mais leurs chroniques sont autant d’actes libérateurs, bons pour les sens et la tête !

Le rêveur Duval a la sagesse folâtre

Pareil en ce qui concerne Jean-Francois Duval, dans son Bref aperçu des âges de la vie, qui prouve qu’on peut être philosophe en méditant assis devant un couteau à pamplemousse ou en observant tendrement sa vieille mère peinant à nouer ses lacets…
Journaliste avant d’être écrivain, Jean-Francois Duval, auteur d’une dizaine de livres, a longtemps disposé de ce sésame qu’est une carte de presse, qui lui a permis de rencontrer quelques grands auteurs et autres clochards célestes dont il a documenté la vie quotidienne et recueilli les pensées ailées. C’est à ce titre sans doute qu’il a rencontré Alexandre Jollien, qui le gratifie ici d’une préface affectueuse.
Jolie anecdote à ce propos quand, en promenade au parc Mon-Repos lausannois dont les volières jouxtent un bassin à poissons rouges, Alexandre demande à Jean-François : « Plutôt oiseau ou poisson ? » Et Jean-François: « Plutôt oiseau, avec des ailes pour gagner le ciel ». Mais Alexandre : « Plutôt poisson, pour échapper aux barreaux»…
Ainsi ce Bref aperçu des âges de la vie fait-il valoir de multiples points de vue qui, souvent, se relativisent les uns les autres sans forcément s’annuler, et c’est là que l’âge aussi joue sa partie.
Puisant ses éléments de sagesse un peu partout, Duval emprunte à Jean-Luc Godard, rencontré à Rolle au milieu de ses géraniums, l’idée selon laquelle les âges les plus réels de la vie sont la jeunesse et la vieillesse. Georges Simenon pensait lui aussi que l’essentiel d’une vie se grave dans les premières années. Pour autant, Duval se garde d’idéaliser l’enfance ou l’âge de la retraite (ce seul mot d’ailleurs le fait rugir), pas plus que le commensal de Charles Bukowski n’exalte les années 60 en général ou Mai 68 en particulier.
Philosophiquement, Jean-Francois Duval s’inscrit à la fois dans la tradition des stoïciens à la Sénèque ou des voyageurs casaniers à la Montaigne, et plus encore dans la filiation des penseurs-poètes américains à la Thoreau, le « philosophe dans les bois ». Le nez au ciel mais les pieds sur terre, il constate plaisamment l’augmentation de la presbytie liée à l’âge, qui nous fait trouver plus courts les siècles séparant les fresques de Lascaux des inscriptions numériques de la Silicon Valley, et plus dense chaque instant vécu.
Rêvant de son père, le fils décline franchement l’offre de poursuivre avec celui-ci une conversation sempiternelle dans un hypothétique au-delà, en somme content de ce qui a été échangé durant une vie où le non-dit, voire le secret, gardent leur légitimité; et ses visites à sa mère nonagénaire ne sont pas moins émouvantes, mais sans pathos.
Un bon livre est, entre autres, une cabane où se réfugier des pluies acides et des emmerdeurs furieusement décidés à sauver le monde. Dans ses observations de vieil ado hors d’âge, Jean- François Duval constate que la marche distingue l’adulte pensif de l’enfant (et du jogger ou du battant courant au bureau), de même que la station assise caractérise le penseur et son chien, tandis que le noble cheval dort debout dans la nuit rêveuse – tout ça très Vialatte aussi…
De fait, la fantaisie émane du plus ordinaire chez notre Genevois peu calviniste que sa tondeuse à gazon mécanique emporte au-dessus des pelouses tel un ange de Chagall. Alexandre Vialatte dirait que c’est ainsi qu’Allah est grand, alors que Jollien souligne le bon usage de tous nos défauts (inconséquence et paresse comprises) dans notre effort quotidien de bien faire, rappelant l’exclamation du poète Whitman: « Un matin de gloire à ma fenêtre me satisfait davantage que tous les livres de métaphysique ! »
Alexandre Vialatte : Résumons-nous. Préface de Pierre Jourde. Robert Laffont, collection Bouquins. 1326p, 2017.
Kamel Daoud. Mes indépendances. Chroniques 2010-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p, 2017.
Jean François Duval, Bref aperçu des âges de la vie. Préface d’Alexandre Jollien. Michalon, 238p, 2017. Sans oublier son autre délectable recueil intitulé Et vous, faites-vous semblant d’exister ?, paru aux Presses universitaires de France en 2010 avec une préface de Denis Grozdanovitch.

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2. Comme un cercle vicieux

Dessin: Matthias Rihs
Le Big Brother de l’ère numérique est une hydre mondialisée. Les uns y voient la fin robotisée de l’humanité. Les autres une mutation qu’il s’agit de maîtriser. Fabuleux terrain d’observation et d’exercice pour l’imagination des écrivains et des artistes…
Bientôt vingt ans après le Truman show, le romancier Dave Eggers, avec Le Cercle, brosse une fresque critique étincelante à la Orwell. Et Don DeLillo, dans Zero K, observe les retombées humaines de l’idéologie transhumaniste en mal d’immortalité.
Droit au but! Droit au but? Droit au but ce sera, pour tout de suite, le paradis, et pour plus tard la vie éternelle. Est-ce que ça vous tente? Si c’est le cas, on embarque! D’abord pour la Californie, ensuite pour la Confluence.
Donc tout de suite, voici le paradis du Cercle où la jeune Mae Holland débarque un jour de son trou de province. Le Cercle? C’est d’abord l’Entreprise, au top mondial depuis quelques années, qui concentre plus de 10 000 collaborateurs dans son campus des abords de San Francisco, noyau dur d’une constellation planétaire comptant des millions d’affiliés et dirigée par un trio de Sages.
L’Entreprise, ce serait Google+Facebook+Amazon+XYZ en un seul multipack soumis à la même idéologie-qui-gagne, en un mot: le paradis où tout est fun et rentable, à quelques conditions (infernales) près.
Et le trio des Sages, formé d’un geek génial du numérique en sweat à capuche, d’un manager richissime vivant comme un richissime manager et d’un communicateur grave sympa, il est démarqué de personnages réels non moins typés, de Bill Gates à Steve Jobs, ou de Jeffrey Preston Bezos à Mark Zuckerberg ou Sundar Pichai, entre autres.
Ici l’on positive!
L’entrée du paradis, pour la jeune Mae Holland, 24 ans et toutes ses dents de croqueuse ambitieuse, est radieux sous l’azur californien et ses vastes pelouses sont pavées de pierres dont les inscriptions signifient autant de bonnes intentions: «Rêvez!», «Participez!», «Rejoignez la communauté!» «Innovez!», «Respirez!».
Illico Mae sent qu’elle doit à son amie Annie, ancienne coloc de fac qui fait désormais partie du Top 40 des responsables du Cercle, et à laquelle elle doit son engagement dans la communauté des élus, cette seconde naissance. En quelques heures, puis en quelques jours, elle va découvrir les merveilles réelles de ce paradis où tout est possible, tandis que nous, pauvres pécheurs lecteurs, nous pressentons le piège de moins en moins virtuel…
En moins d’un jour, visitant les bâtiments mirifiques du Cercle, les immenses bureaux en open space pleins de gens souriants, les restaus conviviaux, les boutiques ludiques, les espaces dancingo-sportifs, la phénoménale bibliothèque d’un des trois Sages, les immenses salles de «réu» et j’en passe, Mae Holland est éblouie et transportée au septième ciel, et ce d’autant plus que les amis d’Annie ont vite fait de l’initier (principes basiques du Cercle) et de l’appareiller (bureau perso, ordis griffés dernier cri et à son nom, etc.).
En quelques jours ensuite, dûment connectée et briefée, elle va constater que tous positivent autour d’elle, qu’elle existe pour tous, que tous attendent d’elle quelque chose («Il faut penser communauté» sera la première règle), que sa bonne volonté fait vite d’elle une star éventuelle, mais attention: chaque geste qu’elle accomplit est aussitôt noté et évalué de près (Annie et le staff l’ont à l’œil) autant que de loin: ses milliers de followers sont prêts à l’acclamer ou à s’inquiéter du moindre de ses manquements.
Car non seulement il faut «penser» communauté, mais il faut agir et réagir en phase avec les préceptes et les nouveautés géniales issues des cerveaux du Cercle. Et gare, Mae, si tu ne partages pas ta passion du kayak ou si tu ne dis pas au Cercle que ton père a la sclérose en plaques, vu que pour les assurances et le suivi médical le Cercle assure!
Premier exemple d’innovation conçue par l’un des Sages et en voie de commercialisation mondiale: la mini-caméra connectée, à 50 dollars l’unité, qui va vous renseigner sur ce qui se passe dans le jardin de votre voisin ou ce que font les djihadistes à Mossoul, sur telle rue de Corée du nord ou tel camp de réfugiés en Libye (vocation de surveillance politico-humanitaire du Cercle), étant entendu que plus rien des actes inappropriés des Terriens n’échappera désormais à l’œil de Big Mother Data. D’ailleurs certains politiciens seront les premiers à se réclamer de cette transparence et à se prêter à l’expérience proposée par les Sages du Cercle.

Tous connectés, tous transparents

Ceci pour la transparence sociale et politique, mais nous sommes tous concernés, et Mae Holland va la vivre, cette transparence au quotidien, en devenant le cobaye, puis la mascotte du Cercle, pour les idéologues duquel la vie privée de chacun et le moindre secret personnel sont des atteintes à l’idéal communautaire.
A ce propos, relançant le thème de la langue de bois (novlangue) d’Orwell, dans 1984, où le mensonge devient la vérité et vice versa – un peu comme dans la tête à l’envers de Donald Trump –, Dave Eggers synthétise quelques-uns des préceptes moraux et sociaux du Cercle par des formules-choc reçus et intégrés par Mae et ses followers comme des articles de catéchisme :
LES SECRETS SONT DES MENSONGES
PARTAGER C’EST AIMER
GARDER POUR SOI C’EST VOLER…
Dans un tout autre contexte, le logicien soviétique Alexandre Zinoviev, grand démystificateur de l’idéologie communiste, écrivait dans L’Avenir radieux: «Même la vérité nous la mentons, et quant au bien nous le faisons comme le mal».
Quant à Dave Eggers, il réactualise en somme Le Meilleur des mondes selon Aldous Huxley (publié en 1932) évoquant déjà une dictature aux dehors de démocratie, prison sans mur dont les prisonniers n’auraient pas l’idée de s’évader, système de dépendance fondé sur la consommation et le divertissement dont les membres bien soumis (bonjour Houellebecq!) préféreraient leur servitude soft à une liberté plus hard.

Les failles du système

Comme on peut s’y attendre, cependant, la mise à nu de la vie publique et privée de la jeune femme, suivie et commentée 24 heures sur 24 par la meute de ses «amis», ne sera pas tout à fait sans faille, et le sexe sera la paille dans le mécanisme après sa rencontre d’un personnage pas vraiment net qu’elle a dans la peau.
Et puis il y a Mercer, l’ex un peu pataud de Mae Holland, artisan-artiste sculptant des bois de cerfs et dirigeant sa petite entreprise, ni branché ni connecté et déplorant que toute communication avec son amie se trouve répercutée sur les réseaux sociaux, au dam de tout contact personnel ordinaire.
Or Mae, devenue superstar du Cercle, ne saurait tolérer aucune critique de ce paumé à bajoues naissantes (à 25 ans!) outrageusement imbu de son indépendance. Ainsi entreprend-elle, pour le sauver, de le traquer publiquement au moyen d’une caméra mobile, au fil d’une véritable chasse à l’homme en pleine nature sauvage, rappelant les plus sombres épisodes de la série critique Black Mirror ou la fuite du protagoniste de Truman show, jusqu’à la mort «accidentelle» du dissident.
Belle fable romanesque, limpide et lisible par tous, adaptée au cinéma de manière assez superficielle par James Ponsoldt, avec Emma Watson dans le rôle de Mae Holland, Le cercle de Dave Eggers illustre bien la formidable emprise des empires numériques sur notre vie quotidienne (un clic et je balance cette chronique sur BPLT via le cloud, touchant virtuellement mes 4026 amis Facebook) autant que sur le commerce et l’industrie, la Bourse et la gouvernance politique.
Mais jusqu’où ira le pouvoir des big data? C’est la question que posent Marc Dugain et Christophe Labbé dans L’Homme nu, qui constitue en somme la version documentaire factuelle de l’univers évoqué par Dave Eggers, où les auteurs décrivent un homme de demain entièrement inféodé aux grandes entreprises dominant les technologies nouvelles de l’information, plus puissantes que les institutions et les autorités politiques. Sous couvert de démocratie, la Technologie et l’Argent règnent en réalité, même si le Président tweete que c’est lui le boss!
Dans la foulée, les auteurs abordent une question plus fondamentale encore touchant à l’avenir de l’humanité et à l’idéologie dite du transhumanisme, laquelle postule l’avènement d’une sorte de surhomme robotisé.

Dave Eggers

De la complétude à la Confluence

A un moment donné, dans Le Cercle de Dave Eggers, qui ne développe pas vraiment cette thématique, une nouvelle inscription apparaît cependant sur l’une des pierres de la pelouse vert espérance du campus, proposant de «Penser la complétude», et de «compléter le cercle». Cela faisant allusion, sans doute, à la nouvelle philosophie transhumaniste où d’aucune voient le prochain avenir radieux. Dans la même optique, et tout récemment encore, un grand titre et un dossier du magazine Le Point présentaient la Silicon Valley comme une nouvelle Athènes, dont les penseurs seraient les Platon et les Aristote de demain avec, en point de mire, l’immortalité garantie par la déesse Science.
Si Marc Dugain et son compère Labbé peignent le diable numérique sur la muraille, dans L’Homme nu, alors qu’un Luc Ferry, dans La révolution transhumaniste, se veut plus nuancé, et que Michel Serres, dans une tribune libre de la revue Philosophie, s’oppose à la vision panique d’une humanité esclavagisée par les robots, c’est finalement dans le dernier roman de Don DeLillo, Zero K, que j’aurai trouvé pour ma part, comme dans Le Cercle, mais en plus vertigineux, la projection la plus vivifiante d’une imagination achoppant à la réalité nouvelle autant qu’aux fantasmagories de notre drôle d’espèce.
Un vrai roman doit passer par le mystère de l’incarnation, si j’ose dire, et c’est dans la chair travaillée par le désir et la maladie, l’irrationnel et la mort que le livre Dave Eggers échappe aux stéréotypes de la dystopie, de même que c’est par la stupeur et les tremblements de Jeffrey Lockart, fils du milliardaire Ross décidé à «offrir» à sa jeune femme, atteinte d’une maladie mortelle, une «suspension cryonique» sous congélation, en attendant son accession à la Confluence immortelle, que Zero K fait participer le lecteur à la «réalité augmentée» de la littérature.

Dave Eggers. Le cercle Traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson. Gallimard, 2016

Marc Dugain et Christophe Labbé. L’Homme nu. La dictature invisible du numérique. Laffont, 2016

Don DeLillo. Zéro K, traduit de l’américain par Francis Kerline. Actes Sud, 2017

Luc Ferry, La révolution transhumaniste. Plon, 2016

Michel Serres, Philosophie, août 2017.

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3. Le roman d’Anton Pavlovitch

nous révèle un autre Tchekhov

Dessin: Matthias Rihs
Bien plus que la seule bio quasi exhaustive du grand écrivain russe, qui modifie de beaucoup son image trop souvent édulcorée, voire diaphane, c’est une traversée de son œuvre de nouvelliste et de dramaturge que nous propose «Anton Tchekhov – une vie» de Donald Rayfield, et un aperçu prodigieusement vivant de son univers familial, du milieu littéraire et théâtral qu’il fréquenta et de la société russe de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
Anton Pavlovitch Tchekhov (1860-1904) n’a pas signé un seul roman, comme il y aspirait à certains moments et malgré le fait que certains de ses longs récits – à commencer par La steppe qui lui valut sa première grande popularité –, tendent à la dimension romanesque, et ce n’est pas le moindre paradoxe que la vie de ce petit-fils de serfs très peu académique fasse l’objet, sous la plume d’un vénérable prof d’université anglais, d’un aussi formidable «roman» qu’ Anton Tchekhov – une vie.
Comme le relevait Henri Troyat (né Lev Aslanovitch Tarassov), qui lui consacra lui-même une biographie chatoyante parue en 1984, Tchekhov est resté longtemps à moitié méconnu en France, où son théâtre était certes célébré dès les années 1920, notamment grâce à Georges Pitoëff, alors que sa production narrative, comptant plus de deux cent cinquante récits, tantôt très brefs et satiriques (à ses débuts surtout de tout jeune étudiant en médecine), et de plus en plus développés et lestés de pénétration incisive ou de mélancolie, représente une véritable comédie humaine à la russe.
Brassant catégories sociales et types humains, Tchekhov y montre une connaissance de notre drôle d’espèce affûtée par sa pratique de la médecine dans les milieux les plus humbles et la clientèle la moins relevée – notamment les prostituées moscovites dont il soignait au mieux les «maladies de peau» – la syphilis –, après avoir perdu son pucelage à treize ans dans une maison close de son bled natal de Taganrog, sur les rives de la mer d’Azov…

La myopie d’Elsa Triolet et une certaine méconnaissance

Avant Henri Troyat, Elsa Triolet avait été la première biographe de Tchekhov en langue française, dans le premier des 20 volumes présentant l’œuvre aux Editeurs français réunis, dès 1951, mais cette introduction lourdement plombée par les considérations «léninistes» de la camarade évidemment déçue de ne pas voir Anton Pavlovitch, ami du peuple présumé, embrasser la cause révolutionnaire, souffrait en outre d’un manque d’archives qu’on ne saurait lui reprocher – et notamment de l’énorme correspondance divulguée par la suite, que les lecteurs de langue français ont découverte en 2016 dans la collection Bouquins sous le titre de Vivre de mes rêves , avec une préface épatante d’Antoine Audouard.
Enfin, l’on se doit de citer une autre biographie antérieure, publiée en 1962 par le médecin et écrivain Quentin Ritzen, dans la collection Classiques du XXe siècle, bien plus fine et détaillée (quant aux récits de Tchekhov) que celle de Triolet, mais sans l’ampleur extraordinaire du (succulent) pavé de Donald Rayfield que chacune et chacun se procurera avec un tube de bonne colle à sa portée vu que sa reliure brochée à la diable se désosse dès qu’on ouvre le bouquin!

Un biographe qui scanne l’époque et sonde les cœurs

Donald Rayfield, digne septuagénaire professeur de russe et de littérature ukrainienne à l’université Queen Mary de Londres, est sorti de son cabinet capitonné de philologue lettré pour sillonner la Russie, de bibliothèques en centres d’archives et par tous les lieux qui ont gardé des traces de Tchekhov, de Moscou à Taganrog, et de Saint-Pétersbourg à Yalta ou Badenweiler, exception faite de l’île de Sakhaline et de Hong Kong…
Comme il l’explique dans sa préface, il a eu recours à l’immense fonds d’archives représenté par les lettres non détruites ou censurées de Tchekhov (cinq mille lettres) et de ses correspondants (sept mille lettres dont la moitié n’a jamais été utilisée), alors que des centaines de lettres du magnat de la presse Alexei Souvorine, protecteur et ami d’Anton Pavlovitch, mais aussi personnage influent proche du pouvoir et des milieux réactionnaires, contenant probablement des secrets d’Etat, restent inaccessibles.
Cela pour le travail d’investigation, déjà énorme, de l’historien anglais, ne constituant que la première moitié de sa tâche de biographe, la seconde consistant à raconter tout ça de manière si possible captivante.
Or c’est là que son «tissage», nourri par les multiples témoignages (notamment) épistolaires et truffé de citations, devient ce «roman» que j’ai dit, merveilleusement vivant et nuancé, avec sa foison de personnages hauts en couleurs et de situations souvent abracadabrantes.
L’attention des lecteurs pourrait se noyer dans cet océan de faits rapportés avec la plus grande minutie, et pourtant il n’en est rien: de son enfance de «martyr heureux», si l’on ose cet oxymore correspondant à l’exacte réalité, à sa double carrière de médecin (sa vraie femme, comme il aimait à le dire) et d’écrivain (la littérature étant sa maîtresse), l’invraisemblable saga de la famille Tchekhov et les multiples liaisons féminines d’Anton Pavlovitch esquivant à tout coup le mariage, pour céder enfin à l’opiniâtre Olga Knipper qui l’accompagnera jusqu’à sa dernière nuit: tout est là ou peu s’en faut – car maints secrets demeurent – et comme Donald Rayley sait également tout de l’œuvre, nous voyons mieux comment le moindre détail vécu devient sujet d’un récit ou élément d’une pièce de théâtre à venir.
Peut-on être un enfant «martyr», battu par son père dès l’âge de cinq ans, comme son père le fut par son grand-père, et parler quand même de ce paternel bigot et violent, moralisant et jean-foutre, avec autant de rancune que de respect, non sans se rappeler avec reconnaissance d’inoubliables jeunes années?
On le peut en effet quand on a le caractère trempé d’Anton Tchekhov. Ainsi, à dix-neuf ans, écrit-il à son frère Alexandre: «Le despotisme et le mensonge ont si bien défiguré notre enfance que son souvenir inspire la nausée et l’horreur».
Mais à la même époque il écrit aussi: «Mon père et ma mère sont, pour moi, les seules personnes sur cette terre pour lesquelles rien ne me paraîtra jamais trop beau. Si je parviens un jour à quelque chose, ce sera grâce à eux. Ce sont des gens excellents et, à lui seul, l’amour sans limites qu’ils portent à leurs enfants les place au-dessus de toute louange, fait écran à tous leurs défauts qu’une vie difficile peut faire apparaîtra».
Or cette «vie difficile», Tchekhov va la rencontrer partout et l’affronter à sa manière unique faite de réserve solide et d’humour. Soutien effectif de famille à seize ans, après la faillite de son père fuyant à Moscou, il ne rejettera jamais ni l’indigne autocrate ni ses frères – ces ivrognes invétérés – et pariera toujours pour «le progrès» à proportion de l’état lamentable de la société sans se laisser tenter – moujik dans l’âme et sachant les défaut des moujiks – par aucune idéologie, religieuse ou politique.
Indifférent? Bien plutôt, méfiant envers le mensonge des beaux parleurs, à l’écoute des gens sans les juger.
À ce propos, Henri Troyat écrivait très justement: «Du moujik au prêtre, de l’instituteur au marchand, du juge au délinquant, toutes les catégories sociales, tous les métiers, toutes les déchéances, toutes les ambitions sont représentés dans ses récits. L’activité du Tchékhov médecin lui a permis de pénétrer dans les intérieurs les plus divers et d’en capter, subrepticement, les secrets, et quand il aborde un thème, il n’a qu’à interroger sa mémoire pour qu’elle lui restitue l’atmosphère d’un logis, le parler d’un paysan, les minauderies d’une coquette. Lire ces récits aux multiples facettes, c’est accomplir un voyage vertigineux dans le passé de la Russie, avec, pour guide, un homme clairvoyant, moqueur et fort. C’est découvrir non seulement un écrivain, mais un pays».

L’inatteignable amoureux, la maladie et la mort

Ce qui saisit à la lecture de cette somme, c’est la façon dont Donald Rayfield rend compte de ce qu’on peut dire «l’épaisseur de l’Histoire», entre vies minuscules et séismes d’époque. Ici ‘, ce sont les embrouilles familiales à n’en plus finir, et là ce seront la censure d’Etat imposée aux écrivains ou la sauvage répression suivant l’assassinat du tard, etc.
Avec un sens tout anglais, pragmatique, réaliste à qui-on-ne-la-fait-pas, le biographe accumule, tirés des innombrables sources consultées, les détails apparemment les plus anodins de chaque vie, tout en insérant chaque personnage dans la fresque sociale entre vertus publiques et vices privés, ou le contraire…
Tchekhov se disait lui-même atteint d’«autobiographophobie» et protégeait farouchement sa vie privée, non sans archiver le moindre bout de papier, et cela vaut pour toutes ses relations, notamment féminines, autant que pour le roman de ses relations avec Alexei Souvorine le potentat «raspoutinien» de la presse nationaliste dont il critiquera vertement les positions antisémites au moment de l’affaire Dreyfus.
Et les femmes? Un poème, car il les fait toutes craquer, et le feuilleton n’a rien d’éthéré, qui passe – entre maintes virées chez «ces dames» – par des romances où l’épouse légitime (la médecine) et la première maîtresse (la littérature) dissuaderont le plus souvent les multiples butineuses de façon parfois cruelle, à quelques exceptions près…
Le mariage? Non sans malice frottée de cynisme, Tchekhov écrit à Souvorine qui le presse de faire le pas: «Soit! Je me marie, si c’est ce que vous voulez. Mais voici mes conditions: rien ne doit changer, c’est-à-dire qu’elle doit vivre à Moscou et moi à la campagne d’où je viendrai la voir. Un bonheur qui en effet se perpétue de jour en jour, d’un matin à l’autre –je ne le supporterai pas (…) Je promets d’être un excellent mari, mais donnez-moi une femme qui, comme la lune, n’apparaîtrait pas dans mon ciel chaque jour. N.B. Me marier ne fera pas de moi un meilleur écrivain».
Et la mort de Tchékhov? On connaît la scène, à Badenweiler où, avec Olga, il achève son combat contre la maladie; la bouteille de champagne rituellement commandée par le docteur Schwörer, et son dernier mot: «ich sterbe», avant de boire son dernier verre et de rendre son dernier souffle comme en s’excusant – comme il s’est excusé après son premier crachement de sang à vingt-quatre ans – on connaissait tout ça.

Mais là encore les mille détails supplémentaires rapportés par Donald Rayfield sur les relations d’Olga avec la famille avant et après la mort d’Anton, le transport du corps dans un wagon d’huître fraîches, la sarabande des quatre mille pelés et tondues, fervents lecteurs ou curieux sordides, accompagnant la dépouille d’Anton Pavlovitch au cimetière de Novodevitchi sous le regard effondré de son ami Gorki – et Chaliapine s’exclamant en pleurant: «et c’est pour cette racaille qu’il a vécu, pour elle qu’il a travaillé, enseigné, dénoncé», tout ça brassé par une vie et une œuvre – et quelle vie, quelle œuvre! –, tout ça se trouve bel et bien restitué dans Anton Tchekhov – une vie…

Donald Rayfield. Anton Tchekhov – une vie. Traduit de l’anglais par Agathe Peltereau-Villeneuve,et du russe par Nathalie Dubourvieux. Editions Louison, 553p. 2019.

Anton Tchekhov. Vivre de mes rêves – lettres d’une vie. Traduites et annotées par Nadine Dubourvieux. Editions Laffont, coll. Bouquins, 1053p. 2016.

 

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4. Plus fort que la mort

En 2001 paraissait l’un des plus beaux livres de Janine Massard, et certainement le plus émouvant: Comme si je n’avais pas traversé l’été.

Il est certains livres qu’il paraît presque indécent de «critiquer» tant ils sont chargés de composantes émotionnelles liées à un vécu tragique, et tel est bien le cas du nouveau roman de Janine Massard, tout plein de ses pleurs et de sa révolte de femme et de mère confrontée, en très peu de temps, à la mort «naturelle» de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer.
La volonté explicite de tirer un roman de cette substance existentielle et l’effort de donner à celui-ci une forme distinguent pourtant cet ouvrage d’un simple «récit de vie» où ne compteraient que les péripéties.
Autant pour se ménager le recul nécessaire que pour mieux dessiner ses personnages et pour «universaliser» son récit, Janine Massard revendique le droit à l’invention, et c’est aussi sa façon de faire la pige au «scénariste invisible, ce tordu aux desseins troubles, qui a concocté cette histoire à n’y pas croire».
Cette transposition littéraire ne saurait être limitée à un artifice superficiel: en véritable écrivain, Janine Massard l’investit avec vigueur et légèreté, quand tout devrait la terrasser et la soumettre au poids du monde. Alia (dont le prénom signifie «de l’autre côté» en latin) endosse ici le rôle principal d’une femme qu’on imagine dans la cinquantaine, du genre plutôt émancipé, protestante «rejetante» peu encline à s’en laisser conter par le Dieu fouettard de sa famille paternelle, et fort mal préparée aussi à l’irruption, dans sa vie de rationaliste, de la maladie et de la mort.
En écrivain, Janine Massard se montre hypersensible au poids des mots, lorsque bascule par exemple le sens de l’adjectif «flamboyant» (marquant la victoire de la lumière) pour qualifier la «tumeur flamboyante» qui frappe soudain Bernard, le mari de la protagoniste.
De la même façon, la romancière recrée magnifiquement les atmosphères très contrastées dans lesquelles baigne Alia, entre pics d’angoisse et phases d’attente-espoir, que ce soit dans la lumière lémanique (Alia, comme son père, étant «du lac» et très proche de la nature maternelle), les couloirs d’hôpitaux où se distillent les petites phrases lamentables des techniciens-toubibs si peu doués en matière de relations humaines, ou en Californie dont les grands espaces et la population déjantée conviennent particulièrement à sa grande fille nique-la-mort.
Par ailleurs, le recours à l’humour multiplie les ruptures heureuses, par exemple pour faire pièce au désarroi solitaire d’Alia: «Elle devrait mettre à cuire une tête de veau, ça ferait une présence sur la table, en face d’elle…»
Livre de la déchirure et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l’enfant pour qu’il vive (nul hasard qu’Alia, soudain atteinte d’eczéma atopique, se compare au Grand Gratteur Job vitupérant le Créateur), le roman de Janine Massard est aussi, à l’inverse, un livre de l’alliance des vivants entre eux, des vivants et des morts, un livre du courage, un livre de femme, un livre de mère, un livre de vie. A un moment donné, rencontrant la Bosniaque Hanifa de Sarajevo, Alia découvre «l’explosion de l’expression créatrice apparue comme la seule réponse à la barbarie».
Or, elle-même va «racheter», en écrivant, à la fois son passé et l’enfance de ses deux filles, les beaux moments passés avec Bernard et la force salvatrice du rire ou de la solidarité, la valeur du rêve aussi et la puissance insoupçonnée de l’irrationnel qu’un initié aux pratiques zen va lui révéler en passant, la soulageant physiquement et moralement à la fois. Elle qui se moque volontiers de ceux qui lui recommandent à bon compte de po-si-tiver («il paraît qu’il faut apprendre à vivre sa mort au lieu de mourir sa vie, parole de vivant, ça cause distingué un psy bien portant») ne tombe pas pour autant dans la jobardise New Age, mais découvre bel et bien une nouvelle dimension de l’existence aux frontières du visible et des certitudes.
Dès le début de son livre, Janine Massard affirme «qu’une mort vous aide aussi à vivre», et cette révélation est d’autant plus frappante que cette nouvelle vie, cernée de mort mais d’autant plus fortement ressentie, est «sans mode d’emploi»…
Janine Massard. Comme si je n’avais pas traversé l’été. L’Aire, 205 pp.

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 5. Christoph Ransmayr,

grand arpenteur des lieux et du temps

Christoph Ransmayr

Autant par son éblouissant talent de chroniqueur, dans Atlas d’un homme inquiet, que par sa verve inventive de romancier, avec Cox ou la course du temps, l’auteur autrichien s’impose au premier rang des écrivains européens.

J’étais là et c’est maintenant…

Évoquant la tombe d’Homère qu’il retrouve, perdue dans les hauteurs de l’île d’Ios si présente à mon souvenir, Christoph Ransmayr écrit ceci qui m’évoque toute la Grèce de tous les temps sous le ciel des Cyclades: «À travers le bruissement du vent, j’entendais confusément les si nombreuses voix qui s’étaient élevées au fil des millénaires et jusqu’à aujourd’hui pour affirmer qu’un homme appelé Homère devait forcément être immortel du simple fait qu’il n’avait jamais existé. Nul homme, nul poète ou conteur ne pouvait avoir eu la force d’engendrer à lui seul une foule pareille de héros, de dieux, de guerriers, de créatures vouées à l’amour, au combat, au deuil, nul ne pouvait avoir eu la force de chanter la guerre de Troie et les errances d’Ulysse en usant pour ce faire de tonalités, de rythmes si divers, d’une langue aux nuances si infiniment variées, non, cela ne pouvait avoir été que l’œuvre de toute une théorie de poètes anonymes, d’aèdes qui s’étaient fondus peu à peu en une forme fantomatique baptisée Homère par les générations ultérieures.
Dans cet ordre d’idées, un tombeau édifié il y a deux ou trois mille ans sur l’île d’Ios ou sur quelque bande côtière de l’Asie mineure ou du monde des îles grecques ne pouvait être qu’un monument à la mémoire de conteurs disparus».
Chaque récit de cet Atlas d’un homme inquiet commence par l’incipit m’évoquant la formule fameuse: «J’étais là, telle chose m’advint », mais c’est ici un «je vis» auquel la traduction française donne le double sens de la vue et de la vie : «Je vis le séjour d’un dieu par 26° 28 ‘ de latitude sud et 105° 21’ de longitude ouest : loin, très loin dans le Pacifique, une île rocheuse prise dans un tourbillon d’oiseaux de mer», «Je vis une silhouette lointaine devant une tour de guet délabrée de ce rempart de près de neuf mille kilomètres de long appelé Wànli Chang Chén – mur inconcevablement long dans le pays de ses bâtisseurs, muraille de Chine dans le reste du monde», «Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant», «Je vis un serveur s’étaler de tout son long sur le parking d’un café de la ville côtière californienne de San Diego», «Je vis une chaîne de collines noires, rocheuses, sur laquelle déferlaient des dunes de sable», « Je vis un taureau de combat noir andalou par un radieux dimanche des Rameaux aux grandes arènes de Séville», «Je vis une jeune femme dans un couloir d’une éclatante propreté du service psychiatrique d’un établissement nommé Hôpital du Danube, un vaste complexe de bâtiments situé à la lisière est de Vienne»…
Et ainsi à septante reprises et en septante lieux de la planète et des temps alternés de la splendeur naturelle et de la guerre des hommes, de la forêt pluviale et d’un chemin de croix, sur une place de village autrichien où un vieil homme qui fait semblant de dormir ne fait pas semblant de mourir, et c’est le monde magnifié malgré le Laos défolié par les bombardiers, c’est l’humanité partout accrochée à la vie : «Je vis une chèvre noire au bord d’un court de tennis envahi par les roseaux», «Je vis un gilet de sauvetage rouge au bord d’un champ d’épaves flottant dans l’océan indien», «Je vis un homme nu à travers mes jumelles de derrière un fourré de buissons-ardents poussiéreux où je me tenais caché», «Je vis une femme éplorée dans la sacristie de l’église paroissiale de Roitham, un village des Préalpes autrichiennes d’où l’on avait vue sur des massifs portant des noms tels que monts d’Enfer et monts Morts», «Je vis une étroite passerelle de bois qui menait dans les marais de la mangrove sur la côte est de Sumatra», «Je vis une fillette avec une canne à pêche en bambou au bord de la rivière Bagmati, à Pashupatinath, le secteur des temples de Katmandou», «Je vis des îles de pierres plates émergeant de l’eau lisse du lac Kunming au nord-ouest de Pékin», et chaque fois c’est l’amorce d’une nouvelle fugue à variations inouïes…
Mais où se trouve-t-on donc ? Dans un film de Werner Herzog ou dans un recueil de nouvelles de Dino Buzzati ? Dans un roman de Joseph Conrad ou dans un récit de Francisco Coloane ? À vrai dire nulle référence, nulle influence, nulle comparaison, ou des tas de comparaisons et de relances, quantité d’images en appelant d’autres et d’histoires nous en rappelant d’autres se tissent et se tressent dans ce grand livre hyper-réel et magique à la fois, accomplissant comme aucun autre le projet d’une géopoétique traversant les temps et les âmes, évoquant les beautés et les calamités naturelles avec autant de précision et de lyrisme qu’il module pudeur et tendresse dans l’approche des humains de partout, pleurs et colère sur les ruines et par les décombres des champs de guerre, jusqu’à l’arrivée sur le toit du monde : « Je vis trois moines en train de marmonner dans une grotte surplombant un lac de montagne aux rives enneigées, à quatre mille mètres d’altitude, dans l’ouest de l’Himalaya».

Le temps d’un chef-d’œuvre

Dessin: Matthias Rihs

Avec Cox ou la course du temps, Christoph Ransmayr nous confronte, dans une Chine fabuleuse et non moins inquiétante, à l’antique obsession de l’homme se rêvant maître du temps.

On se trouverait d’abord comme en un rêve éveillé dans lequel on verrait le Très-Haut de ces cantons chinois, dit aussi le Seigneur des Dix Mille Ans, ou l’Auguste, composer au pinceau d’eau, sur une pierre blanche, un poème parfait dont les idéogrammes s’évaporeraient dans l’instant d’être écrits sous l’effet de la chaleur solaire.
Ensuite on serait prié d’imaginer une horloge à vent, sous la forme d’une jonque miniature toute faite d’argent, aux entrailles pleines de petits coffres remplis de minuscules jouets, offerte à l’Empereur désireux d’un objet reproduisant les temps propres à l’enfance, sensible donc au moindre caprice des brises; puis on verrait s’élaborer une horloge de feu, dont la forme imiterait un segment de la Grande Muraille et qui évoquerait le terrible temps compté des condamnés à mort.
Ces images ne tomberaient pas du ciel ni ne seraient gratuites: elles ponctueraient les épisodes d’un des plus beaux romans de ces dernières années, intitulé Cox ou la course du temps et confirmant une fois de plus, après l’inoubliable suite de l’Atlas d’un homme inquiet, le génie absolument singulier de l’écrivain autrichien Christoph Ransmayr.

De la réalité au rêve

Le ton et le tranchant du roman s’affirment dès sa première phrase: «Cox aborda la terre ferme chinoise sous voiles flottantes le matin de ce jour d’octobre où l’empereur de Chine, Qianlong, l’homme le plus puissant du monde, faisait couper le nez à vingt-sept fonctionnaires des impôts et agents de change».
Immédiatement intrigués, voire alléchés (telle étant l’humanité) par cette promesse de supplice, la lectrice et le lecteur se demandent de qui et de quoi l’on parle, et je ne crois pas leur gâcher le plaisir incessamment surprenant de 316 pages de lecture en révélant illico ce que l’Auteur précise «pour finir», à savoir que tout est vrai dans ce roman pour l’essentiel, qui touche à notre condition de mortels et aux questions que cela nous pose, alors même que les quelques faits historiques avérés ne sont qu’une base partielle et bidouillée…
Mais Qian Long (1711-1799), quatrième empereur de la dynastie Qing, a bel et bien régné, flanqué de ses quarante et une épouses et de quelque trois mille concubines, et ce fut un collectionneur d’horloges et d’œuvres d’art avisé. Cependant il ne rencontra jamais l’Anglais James Cox, fameux créateur d’horloges qui ne mit jamais les pieds dans la Cité interdite et se prénomme Alistair dans le roman, en grand deuil d’une petite fille de cinq ans et désespérant de voir sa moitié, la douce (et imaginaire) Faye, lui revenir du tréfonds de son désespoir.
Bref, ceci précisé, la lectrice et le lecteur seront brièvement horrifiés, comme Cox et les trois artisans-artistes qui l’accompagnent (Jacob Merlin, inscrit aux annales historiques sous le prénom de Joseph, et ses compères Aram Lockwood et Balder Bradshaw, virtuoses de micro-mécanique), par l’exécution publique du supplice des nez, comme ils le seront plus tard par le sort atroce réservé à deux médecins convaincus de menterie par le Très-Haut et dépecés vivants, mais ces cruelles chinoiseries ne sont que noirs détails (le vilain bout du nez du loup dans le chaperon rouge) dans la course aux horloges.
Celle-ci fut une réalité, on le sait, et les automates extravagants de Cox firent le bonheur du Chinois autant que du Tsar de Russie, mais la littérature, et plus précisément la poésie, traitent d’une autre dimension du réel, et l’on retrouve alors, chez Ransmayr, le mélange unique d’éléments concrets, tirés ici des mille complications de l’horlogerie et des rituels impériaux en la Ville pourpre (Zi jin cheng), ou de l’observation de la nature dans la double tradition des romantiques allemands et des peintres chinois, et de données humaines, affectives ou esthétiques (la Beauté est une composante majeure du roman), spirituelles ou philosophiques. On se rappelle en passant les pyrotechnies verbales d’un Raymond Roussel ou, pour les spéculations vertigineuses sur le temps, Le pendule de Foucault d’Umberto Eco, même si Ransmayr développe une poétique incomparable.

L’invisible rit et sourit

Christoph Ransmayr semble connaître la Chine comme sa poche, qu’il évoquait déjà dans son Atlas d’un homme inquiet, notamment lors de la rencontre d’un hurluberlu anglais spécialiste des chants de territoire des oiseaux, sur la Grande Muraille, puis à l’observation de moines calligraphes peignant des poèmes sur des pierres – déjà !
Rien de très étonnant à cela : un vrai poète va partout, et Ransmayr, grand voyageur à plein temps, est géographiquement à l’aise en tout lieu, sur tel volcan du Costa Rica aussi bien que sur telle île grecque où il se fait un selfie devant le tombe d’Homère, autant qu’il l’est, ici, historiquement, en pleine Chine impériale menacée au nord par des hordes musulmanes – déjà !
De surcroit, ses personnages ont une présence humaine vibrante, jusqu’au Très-Haut, d’abord invisible, qui donne ses directives de derrière un paravent, puis qui surgit à l’improviste en rieur débonnaire, et qui sourit une autre fois avant de partager, avec le maître horloger, un saisissant instant de présence partagée – la lectrice et le lecteur apprécieront.
Christoph Ransmayr est lui-même un maître de l’horlogerie romanesque, connaisseur des rouages de la psychologie – de l’émoi sidérant suscité par telle femme-enfant, à la mélancolie amoureuse des mal aimés – autant que des contrastes entre cultures, et ses évocations de la nature sont d’un peintre-musicien de la langue qu’on lirait volontiers en chinois traduit de l’allemand faute de savoir aussi bien la langue de Goethe que son (très remarquable) traducteur Bernard Kreiss – mais lire le chinois ne nous sera donné que dans une autre vie où l’on espère juste ne pas se faire couper le nez.

L’Horloge éternelle

Si vous avez une collection de thermomètres dans votre héritage biparental, gardez-en précieusement le vif-argent. C’est en effet grâce à la très précieuse matière première du mercure, à raison ici d’un quintal dont la réquisition en milieu naturel scandalise les mandarins de la cour, très jaloux des Anglais, qu’Alistair Cox va mettre au point le mouvement éternel de l’horloge que lui a commandée le Très-Haut, qui en fera l’usage final le plus inattendu par la lectrice et le lecteur.
Les bons contes font les bons amis de la sagesse, et Cox ou la course du temps en est une preuve étincelante, notamment durant le séjour de l’empereur et sa cour en sa résidence d’été de Jéhol, où le temps s’arrêtera avant de s’écouler à reculons, si l’on peut dire, jusqu’à l’accomplissement du chef-d’œuvre du Maître horloger.
Entretemps, une scène sous la neige a vu l’Auguste apparaître dans toute sa fragilité humaine, amant dédaigné confronté à la douleur rivale de son protégé, mais là encore tout l’art du poète est de suggérer plus que de conclure, et telle est aussi la fin de ce roman-poème aux détails magnifiquement finis, du point de vue de l’artisanat littéraire, et aux résonances infinies touchant à la nature de l’art et au sens de la vie, etc.

Christoph Ransmayr. Cox ou la course du temps. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 316p.

 

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6. Annie Dillard au plus-que-présent

En lisant et en annotant Au présent, recueil de notes, ou Apprendre à une pierre et ses autres notes dans l’esprit d’En lisant, en écrivant…

Il y a, chez Annie Dillard, une sorte de proximité de l’intime et du cosmique qui se perçoit, notamment, dans sa façon de parler de la nature, il faudrait plutôt dire : d’écrire dans la nature, sans qu’il y ait trace chez elle d’effusion convenue (ô nature ! etc.) ni de pose de type bas-bleu écologisant, plutôt la curiosité et, souvent, le saisissement devant la simple présence de l’environnement naturel (dont les êtres humains font partie au même titre que les écureuils gris ou les étoiles), et cette « intimité cosmique » s’allie en outre à un sens du comique qui lui permet, précisément, de rompre avec toute sentimentalité niaise à la Bouvard et Pécuchet ou à la Michel Onfray.
Le moment que nous vivons est extraordinaire, semble nous dire cette sacrée bonne femme, mais ce n’est rien de le dire: il n’est que de le vivre et de mille façons diverses qui procèdent du même éveil et du même bond les yeux ouverts devant la merveille.
«Merveille des merveilles sous le lilas fleuri, merveille: je m’éveille», écrivait le poète Jean-Pierre Schlunegger qui finit, désespéré, par se jeter d’un pont, non loin d’où nous vivons, pour se fracasser sur les rochers de la rivière, tout en bas.
Or nous vivons tous ces jours sous la double instance de telle merveille et de son envers mortel, et ce n’est pas d’hier, nous l’oublions trop souvent, mais quelque temps nous voici comme au pied d’un mur et c’est le bon moment – le beau moment d’apprendre à voir le monde les yeux ouverts et d’apprendre à parler à une pierre.
La merveille des merveilles est à la portée de chacune et chacun , et ma conviction s’en est trouvée confortée, l’autre jour, en notre quarantaine à tous, lorsque tel cher ami m’apprit au téléphone que tous les matins il conduisait son petit lascar Luca de dix ans et son compère Arthur de trois ans son aîné familier par son père argentin des colibris de la jungle de son pays, à la lisière des bois vaudois où ils s’enfoncent tout appareillés d’instruments d’observation et autres chasses subtiles – toute la journée rien qu’à eux, fous de ferveur curieuse et de joyeuse adulation des multiples espèces de végétaux ou d’animaux divers tels les castors d’un soir passé – en somme prédisposés à apprendre un jour a parler aux pierres à l’imitation de ce jeune Américain dans la trentaine exerçant, dans sa cabane perdue en pleine nature, le rituel censé faire parler une «pierre à souhaits»…
Certains livres sont des départs et d’autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d’autres explorent les multiples recoins qu’il y a dans la maison. Certains livres ne font que passer et d’autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d’autres en font la somme; et c’est un peu tout ça que je ressens en revenant sans cesse aux récits et aux réflexions, aux observations et aux intuitions émaillant l’œuvre incomparable d’Annie Dillard, à commencer par les deux recueils de fragments que représentent Au présent et Apprendre à parler à une pierre.
On est là dans la maison du monde en parcourant ce livre à la fois très physique et vertigineusement métaphysique, hyperréaliste et non moins réellement habité par l’Esprit qui s’intitule Au présent et conjugue les pires effrois et les plus hauts émois du cœur et de l’âme.
Le théâtre actuel de la pandémie, avec ses milliards d’histoires individuelles bouleversantes ou affligeantes de médiocrité, ses rages et ses courages, ses bontés discrètes et ses vilenies étalées, n’est guère différent des univers explorés par Annie Dillard dans les archives illustrées des «troupes humaines» victimes des pires monstruosités congénitale (nains à têtes d’oiseaux ou nourrissons sirénomèles, entre autres produits de la fantaisie «divine» salués par autant d’hymnes par les diverses traditions religieuses) ou sur le terrain de nos contemporains chinois ou palestiniens, sur les traces du paléontologue Teilhard de Chardin aux rêveries mystiques ou le long des fossés à ciel ouvert révélant une armée de combattants chinois de terre cuite enterrés comme le furent, encore vivants, tant de sujets d’un certain empereur Qin adulé par son descendant Mao…
Annie Dillard est ce qu’on pourrait dire une pure poétesse de la pensée dont le génie – sans le moindre des chichis de ce que j’appelle la «poésie poétique», souvent obscure et prétentieuse, ou bavarde comme les pies des réseaux sociaux -, procède par fulgurants rapprochements, parlant aussi bien de la stupéfaction qu’elle éprouve à la rencontre inopinée d’une fouine au coin d’un fourré ou à la vision de ce vieux lecteur du Coran assis contre le pilier d’une mosquée de Jérusalem filant discrètement des bonbons en papillotes aux gamins pieds nus, des prodiges émaillant les vies de saints hassidim ou d’un chevreuil piégé se débattant dans la jungle amazonienne, de la formation des déserts et des nuages ou de la naissance de tel enfant à longue queue et fentes brachiales au cou semblables à celle du requin qui nous incite à penser que «si l’homme devait appréhender pleinement la condition humaine il deviendrait fou». Et les énumérations d’aligner leurs chiffres avérés, et le rappel d’innombrables faits remarquables ou affolants (140.000 noyés ce jour-là au Bengladesh, etc.) d’alterner avec les statistiques même pas bonnes à soutirer des larmes aux pierres…
De son propre aveu, l’auteure d’Une enfance américaine, de Pèlerinage à Tinter Creek – dont la verve naturaliste évoque si fort le «philosophe dans le bois» Henry Thoreau -, ou encore de la stupéfiante chronique de la conquête de la côte pacifique nord-ouest des States par les puritains amis ou ennemis des Indiens, intitulée Les vivants – fut une enfant si étonnamment étonnée et étonnante que sa propre mère se demandait ce qu’on pourrait jamais en faire dans ce monde…
Et que faire des livres d’Annie Dillard, honneur littéraire d’une nation dont le Président est la honte; que faire de cette bonne fée dans un monde dont le personnage supposé le plus puissant présente tous les traits d’un mufle inculte, terrifiante incarnation d’un empire du vide et du faux?
Simplement ceci: les ouvrir et leur permettre de nous éveiller…

Annie Dillard. Au présent. Traduit de l’anglais (USA) par Sabine Porte. Editions Christian Bourgois, 220p.2001.

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7. Ainsi va toute beauté sur terre

À propos de Migrations de Milos Tsernianski. Première traduction de ce chef-d’œuvre de la littérature serbe : 850 pages d’ un lyrisme et d’ une richesse incomparables. Le roman de l’ exil, de la fidélité, de l’ espoir et de la mélancolie. Reportage en Serbie avec Vladimir Dimitrijevic, en 1987.

Milos Tsernianski (Pierre Omcikous)

Il émane de ce livre une lumière la fois intime et cosmique, chaleureuse et spiritualisée, comme d’une icône orthodoxe. Mais c’est également un poème épique de chair et une fresque romanesque pétrie de chair et de sang que Migrations, de Milos Tsernianski, constituée de deux parties publiées respectivement en 1929 et en 1963 : la chronique des tribulations du peuple serbe au milieu du XVIIIe siècle ou, plus précisément, l’évocation d’un exode massif en Russie auquel participa la tribu des Issakovitch, dont les figures inoubliables se dressent au premier plan plan de la narration.
En outre, outre, par-delà le seul destin des des Serbes, c’est par excellence le roman du déracinement et de la fidélité, de l’errance et de la nostalgie de ceux qui ont été arrachés à leur mère patrie ou des mélancoliques en exil dans ce monde, qui tous aspirent à quelque terre promise.
Or, ce qui c’est distingue premièrement ce roman, c’est son aura, l’empreinte très pure qu’il laisse au cœur, et sa profonde beauté. Sans doute y a-t-il, la littérature, des romans plus géniaux, plus novateurs ou plus éblouissants dans telle ou telle de leurs parties. Mais la beauté de Migrations nous paraît sans égale, qui ne comble pas, au reste la seule exigence esthétique. De fait, le sentiment de plénitude que nous éprouvons à la lecture de ce chef- d’œuvre procède à la fois de sa sensualité terrienne et de ses résonances affectives, où le détail le plus minutieusement observé s’intègre dans l’ensemble comme la pierre scintillante d’une immense mosaïque en mouvement – et de la mélancolie qui l’imprègne, de l’extraordinaire plasticité de sa langue. Et de sa symbolique spirituelle. Il y a, dans Migrations, un alliage subtil et rare d’éléments opposés qui se confrontent et se complètent à la fois.
C’est ainsi que se mêlent l’épique et le poétique, la vérité du chroniqueur et celle du romancier, le froid de l’Univers et le chaud des intimités, les séductions enivrantes et les aspirations inaltérables, la chevauchée des héros et la patience vigilante des mères et des épouses, la gloire des empires et le sacrifice des minorités, l’innocence des purs et la duplicité des malins, le temps des vivants et celui des morts – et c’est à ce jeu de tensions et d’équilibres que ressortit la beauté de Migrations, ressaisie de par l’énergie transfiguratrice de la poésie.
Beauté barbare d’un départ à la guerre : et c’est le formidable première scène du premier livre, où l’on voit le commandant Vouk Issakovitch, sabreur vieillissant sous ses dehors d’auroch, s’arracher à l’étreinte et aux soupirs de sa jeune femme afin de rejoindre son régiment dans les brouillards fantomatiques de l’aube danubienne. Beauté fatale de Daphina, séduisante en ses atours de princesse gitane, mais humiliée par Vouk, et se consolant, pour leur malheur à tous, dans les bras du disgracieux Archange, son beau-frère le négociant. Beauté terrible de la guerre à la veille des batailles ou dans l’hallucination du combat. Beauté même de ces visions de néant : « Ils ont vagabondé comme des mouches sans tête, ils ont mangé, ils ont bu, ils ont dormi pour, finalement, enjambant le vide, courir à grands pas vers la mort, selon le bon vouloir et pour le compte des autres ». Et déjà le rêve d’une terre plus accueillante illumine la fin de ce premier livre, et quelle promesse de beauté c’est encore…
Beauté de la créature. avec ses qualités individuelles et ses ombres aussi. Beauté des femmes de Migrations, de l’amante enjôleuse à celle qu’on n’a pas su aimer, ou à cette autre demeurant inatteignable.
Beauté plus fruste des Issakovitch. de Et voici l’irradiante figure de Pavle dont l’éclat, resplendissant tout au long du deuxième et du troisième livre, n’est jamais entamé, mais au contraire humanisée par les termes mordants que lui valent son allure et ses attitudes. Combien nous l’aimons ainsi, cet échalas plein d’orgueil, ce paon ombrageux, cet ours perdant tous ses moyens devant les femmes mais narguant les puissants de ce monde, et combien nous aimons, aussi, la candeur mal dégrossie de ses trois cousins : Petar le jeune faraud, Yourat le bon vivant et Trifoun le simple en proie au démon de midi. Beauté de ces soudards au bon cœur, sanglés dans leurs uniformes de poupées rococo, floués plus souvent qu’à leur tour et qui mourront pour la gloire d’empires ingrats, sans sépultures connues. Et miracle cependant que tout cet arroi de joies et de peines s’élève et converge dans la lumière au lieu de se disperser en cendres sous le ciel rampant de l’amertume et du ressentiment. Beauté de tant de souvenirs comme incorporés notre mémoire.
Tel fut le grand cercle parcouru par Vouk Issakovitch durant sa dernière campagne, du printemps 1744 à l’été 1745. Souvenir d’une sorte de cauchemar éveillé, jusqu’en Lorraine, avant que Vouk ne ramène ses braves dans leurs masures de Tserna Bara.
Et, pendant ce temps, ce fut la mort de Daphina. Ce fut ensuite, dix ans plus tard, la migration des Issakovitch entraînés par Pavle, fils adoptif de Vouk, accomplissant le rêve que nourrissait celui-ci de fonder une Nouvelle Serbie par-delà les Carpates.
Souvenir du défi de Pavle, se dressant contre l’émissaire de Vienne chargé de de signifier aux Serbes la volonté l’impératrice de les établir comme sujets paysans et de les sépultures connues. Et miracle cependant que tout cet arroi de joies et de peines s’élève et converge dans la lumière au lieu de se disperser en cendres sous le ciel rampant de l’amertume et du ressentiment. Il est vrai que, après les avoir finalement accompagnés les et aimés, nous verrons les protagonistes perdre dans la poussière des bilans d’archives évoquant les généalogies légendaires de l’Ancien Testament ou de quelque Livr des Morts. Mais leurs visages nous resten et, de même que la langue serbe aura sensemencé la terre russes de ses graines verbales,, le nom des isskovitch nous riendra lieu dlsormais de signe de reconnaissance,Beauté de tant de souvenirs comme incorporés à notre propre mémoire…
Ce fut le grand cercle parcouru par Vouk issakovitch durant sa dernière ca,mpagne du printemps 1744 à l’été 1745. Souvenir d0une sorte de cauchemar éveillé , jusqu’en Lorraine, aavnt que Vouk ne ramène ses braves dans leurs masures de Tserna Bara.
Et pendant ce temps, ce fut lamort de Daphnia. Ce fut ensuite, dix ans plus tard, la migration des Issakovitch, entraînés par Pavle, fils adoptif de Vouk, accomplissant le rêve de celui-ci de fonder une Nouvelle Serbie par delà les Carpates.
Souvenir du défi de Pavle, se dressant contre l’émissaire de Vienne chargé de signifier aux Serbes la volonté de l’impératrice de les établir comme paysans et de les convertir au catholicisme, arpates. convertir dans au la catholicisme. Sur quoi ce fut, dans la prison où Pavle s’en alla croupir, l’apparition en songe de sa jeune femme morte en couches et dont il découvrit soudain qu0il n’avait jamais su l’aimer de son vivant. Souvenir de cette révélation, et de la fuite de Pavle sur chevaux fous. Ce fut tout ce que Pavle raconterait plus tard aux siens ses tractations à Vienne, dans un monde futile et corrompu, les missions dont le chargea l’ambassa-deur de Russie et la suite de ses démarches à Tokay.
Ce fut aussi ce qu’il tairait à sa tribu ses amours ancillaires et sa rencontre d’une certaine Eudôxie aux charmes évoquant Rubens. Souvenir, aussi, de la Monténégrine aux yeux verts rencontrée dans un lazaret et qu’il ne retrouva que pour la perdre à jamais. Et du côté de la tribu, pendant ce temps-là, ce furent des chamailleries à n’en plus finir. Enfin, ce fut la migration, le passage des Carpates dans une féerie automnale faire à chanter une pierre, et ce fut l’hiver, Pavle cinglant sur Kiev en traîneau, et l’inimaginable printemps de Russie et là-bas, dans la mer infinie où s’était déversé le fleuve des Serbes, ce furent d’autres humiliations, d’autres désillusions et le rêve probable, un jour, d’autres migrations…

Milos Tsernianski (Crnjanski) Migrations. Editions L’Age d’Homme/Julliard, 1986. Traduit du serbo-croate par Vélimir Popovic. Introduction de Nikola Milosevic.

Sur les traces des Issakovitch

De la colline surplombant la petite ville de Verchats, la frontière roumaine du Banat yougoslave, nous découvrons une vaste plaine qui se perd dans les brumes d’automne. Â moins d’une journée de cheval, au nord, se trouve Temichvar, l’ancienne Timisoàra, la petite Vienne d’où partirent les Issakovitch. Mais nous ne verrons pas les acacias qui frémissaient sur la mahala, le quartier turc de jadis. En revanche, nous étions hier sous les acacias des bords de la Drina aux galets multicolores. Et là, nous avons rencontré le dernier des Issakovitch, la soixantaine recuite et l’air matois, en jeans…
Le même jour, du côté de Tserna Bara, le camarade-président du Parti local recevait, l’œil fuyant sous l’effigie de Tito, l’apatride Vladimir Dimitrijevic, ennemi du peuple de naissance, exilé notoire et néanmoins éditeur de la première traduction française de Migrations.

Photo JLK: Vldimir Dimitrijevic sur les bords de la Drina, en 1987

Or, d’une tournée de raki l’autre, de tel jardin merveilleux au club des écrivains de Belgrade où surgit tout coup la figure fellinienne du cinéaste Alexandre Petrovic nous annonçant le prochain tournage de Migrations, en coproduction yougoslave, ou des hauteurs de la Fruska Gora, chère à Trifoun Issakovitch, au monastère de Studenitsa, haut lieu des origines de la nation et de la culture serbes, nous pensions à cet immense brassage de sang et de larmes, et d’espoir et de foi, qui amarqué cette terre meurtrie, dépecée et recousue, envahie et reconquise. Et tout l’heure, assistant la rencontre de notre ami l’éditeur et de l’évêque du Banat en son petit palais austro-hongrois un personnage imposant, en dépit de sa jeunesse, aux yeux de mystique et connu dans tout le pays pour son intelligence et ses terribles exigences en matière de desserts nous ne pouvions qu’associer, l’alliance de ces deux regards frères, celui de cet autre exilé que fut Milos Tsernianski, qui écrivit une partie de son chef-d’œuvre à Londres et mourut de tristesse à Belgrade, en 1977.
À charge pour nous de témoigner à notre tour, à ces hommes de courage et de cœur, notre reconnaissance…
Portrait de Milos Tsernianski: Pierre Omcikous.
Photo JLK: Dimitri au bord de la Drina, en 1987

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8. Les merveilles d’Alice

Le dernier recueil traduit de la grande nouvelliste canadienne, Trop de bonheur, est aussi le meilleur. Le Nobel a révélé une oeuvre majeure en consacrant une dame de coeur.
Alice Munro (1931-2024) est sans doute l’une des plus remarquables nouvelliste de la littérature mondiale actuelle, très justement récompensée par le Prix Nobel de littérature 2013.
Le triple mérite de celui-ci fut de consacrer une femme, Canadienne anglaise donc un peu décentrée, et cantonnée dans le genre de la nouvelle assez peu prisé, surtout en langue française.
Parfois comparée à celles de Tchékhov ou de Raymond Carver, l’oeuvre d’Alice Munro est à vrai dire d’une totale originalité, tant par sa perception du monde que par sa poésie hyperréaliste.
Divorce, avortement, émancipation des moeurs, destinées personnelles sur fond de tragédies collectives, femmes en fuite, familles éclatées et recomposées: il y a de tout ça dans ces nouvelles dont le plus surprenant est leur façon de nous situer dans le temps. Que sommes-nous devenus avec les années ? Telle est la question qui revient à tout moment chez Alice Munro, dont le réalisme hypersensible, extrêmement attentif à l’intimité de chacun, va de pair avec le sentiment que nos vies, à tout moment, peuvent bifurquer et se refaire, sans aucune règle.
Alice Munro avait passé le cap de ses 78 ans lorsqu’elle publia Trop de bonheur, rassemblant dix nouvelles plus étonnantes les unes que les autres.
Le recueil s’ouvre sur le récit insoutenable de Dimensions, nous confrontant à une folie meurtrière. La figure du psychopathe est très présente dans la littérature contemporaine. Or les gens on beau parler de « fou criminel » à propos de Lloyd, le père de ses trois enfants: la narratrice voit surtout en lui un « accident de la nature » et continue de lui rendre visite dans l’institution où il est incarcéré. De ce triple infanticide évoqué en cinq lignes quant aux faits précis, la nouvelliste tire un récit d’une trentaine de pages modulant le point de vue de Doree, qui continue de rester attachée à celui qui est taxé de « monstre » par son entourage, sans lui céder en rien pour autant.
Dans Trous-profonds, Alice Munro revient sur un thème qu’elle a souvent traité: la fuite et la disparition d’un proche, retrouvé des années plus tard. Or cette histoire d’un ado surdoué, accidenté en ses jeunes années, jamais vraiment reconnu par son père à l’ego envahissant, et qui s’éclipse pendant des années après avoir plaqué ses étude sans crier gare, reflète quelque chose de profond de notre époque, qu’on pourrait dire le désarroi des immatures de tous âges.
Sans préjugé doloriste, Alice Munro est extrêmement sensible aux êtres fragilisés d’une façon ou de l’autre, comme il en va du narrateur de Visage, rejeté par son conosaure de père du fait de la tache de vin qui marque son visage. Or le vrai thème de cette nouvelle, également récurrent, touche à une passion enfantine jamais avouée. Sans complaisance, la nouvelliste lève ainsi le voile sur les secrets de tous les âges (comme dans Jeu d’enfant) et de tous les milieux, sans jamais faire du « social » ou du « psy », juste à fleur de sentiments.
Alice Munro va partout, pourrait-on dire, dans tous les milieux, à tous les étages de la société, sans aucun préjugé. Peu d’écrivains parlent si librement et si naturellement de la sexualité, sans une once de provocation.
Comme un Tchékhov, la nouvelliste ne démontre rien: elle montre. Au lecteur ensuite de conclure…
Dans la merveilleuse nouvelle intitulée Bois, nous voici dans foulée d’un menuisier-ébéniste qui va choisir ses arbres dans la forêt, évoquée avec un souffle et une connaissance technique et poétique rappelant Jack London.
Ou nous voilà, avec Trop de bonheur, remonter le courant de l’Histoire à la rencontre d’un extraordinaire personnage féminin. En concentré romanesque de cinquante pages, inspiré par le personnage réel de Sofia Kovalevskaïa, mathématicienne et romancière, Alice Munro retrace une destinée de femme libre et sa fin bouleversante. Une fois de plus, comme dans la dizaine de recueils traduits à ce jour, s’exerce son prodigieux don d’observation reliant sans cesse le moindre détail à l’ensemble, sensible en même temps au tragique de la condition humaine et au comique de la vie, et trouvant à tout coup une nouvelle manière de raconter.

Alice Munro. Trop de bonheur. Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. L’Olivier, 2013, 215.

 

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9. L’emmerdeur vital

Thomas Bernhard en ses récits et autres proférations.

Quel plus grand bonheur, me dis-je ces jours, quelle plus allègre perspective que celle de se replonger dans la prose effrénée de Thomas Bernhard, quel plus beau rendez-vous chaque matin, pour faire pièce aux relents de désespoir de l’éveil, de se faire secouer de bonne rage tonifiante par l’énergumène ?!Voici donc 942 pages rassemblant en un volume onze des récits que TB disait lui-même «autobiographiques», où l’on se doute que le pacte du genre est plus ou moins tenu, à savoir L’Origine, La Cave, Le Souffle, Le Froid, Un enfant, Oui, L’imitateur, Les Mange-pas-cher et Le neveu de Wittgenstein, plus deux inédits (Trois jours et Marcher), plus un entretien avec André Müller, plus une première préface excellente de Jean-Marie Winkler, plus la non moins éclairante introduction de Bernard Lortholary au recueil repris de la collection Biblos, plus un dossier bio-historique complémentaire assorti de nombreuses illustrations – bref de quoi rugir de mécontentement radieux.
À ce propos, Hugo Loetscher, l’un de nos meilleurs auteurs alémaniques, me disait un jour : « Jawohl, c’est clair, Thomas Bernhard est un grand écrivain, mais je souris quand même à l’idée de ce type se retrouvant tous les matins devant son miroir et se disant: «Maintenant, je vais me mettre en colère !»
Or, avant toute chose, il faut se jeter sur le texte initial intitulé Trois jours, lié à la préparation d’un film consacré à TB, où celui-ci lance son moulin à paroles au fil de pages immédiatement électrisantes par lesquelles il définit une première fois ce qu’on pourrait dire sa manière noire avant d’expliquer d’où tout ça lui vient, comment la putain d’écriture lui est venue, cet affreux bonheur, comment cette funeste allégresse l’a pris au corps alors qu’il gisait en haute montagne, malade et solitaire, malade à tel point qu’on lui avait déjà fait le coup de l’extrême-onction, seul en face d’une putain de montagne à devenir fou, «et alors j’ai simplement attrapé du papier et un crayon, j’ai pris des notes et j’ai surmonté en écrivant ma haine des livres et de l’écriture et du crayon et de la plume, et c’est là à coup sûr l’origine de tout le mal dont il faut que je me débrouille maintenant ».
Ceci après avoir précisé cela de basique qu’ «en ce qui me concerne, je ne suis pas un écrivain, je suis quelqu’un qui écrit».
Quelqu’un qui écrit. On entend : quelqu’un, mais on n’entend pas qu’il écrit, parce qu’on est dedans, à la cave, dans le souffle, dans le corps de l’esprit mortel, au rythme de son pied vif qui bat la mesure, dans son âme exécrant d’amour, et c’est parti pour la musique…
Depuis Céline et Faulkner et Thomas Wolfe et Walser il n’y a pas au monde une musique pareille, un pareil souffle, une pareille voix.
J’ai mis un certain temps à voir toute la mélancolie et la pureté, toute la douleur et le sérieux de Thomas Bernhard, agacé par la secte de ses adulateurs aussi pâmés que les adulateurs de Robert Walser et Céline et Faulkner, et je ne crois pas être un inconditionnel pour autant de TB: son théâtre et sa poésie ne me touchent pas du tout autant que sa prose, et dans sa prose bien de ses romans me semblent forcés par moments, à tout le moins inégaux, alors que les récits «autobiographiques» me prennent par la gueule et ne me lâchent pas avant de me ramener à ma propre solitude et à ma rage et à ma haine du crayon et de la plume, au poids du monde et au chant du monde…

Dans la vrille de Maîtres anciens.

C’est un peu l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours que cette narration entortillée de Maîtres anciens, au fil de laquelle un type nous raconte ce que pense un autre type qu’il admire, à propos d’un peu tout.
Le narrateur est un chercheur un peu en retrait, qui se nomme Atzbacher et aurait probablement des choses à dire et publier, mais qui se tait pourtant, préférant parler de ce qui lui en impose et qu’il respecte.
Tout de suite alors Atzbacher s’efface devant Reger, le vieil homme avec lequel il a rendez-vous au Musée d’art ancien (Kunsthistorisches Museum) de Vienne à 11 heures et demie du matin, et qu’il attend d’aborder comme il est arrivé avec une heure d’avance, tout le livre s’inscrivant dès lors dans cette heure d’attente.
Reger est en effet un maniaque de la ponctualité, qui ne supporte pas les turbulences anarchiques en dépit de son esprit complètement indépendant et même intempestif. Reger aime qu’on arrive à l’heure punkt, tout en vouant aux gémonies le conformisme philistin, et notamment dans son incarnation pendablement autrichienne. Reger, comme Kant en sa tournée quotidienne, vient s’asseoir régulièrement au Musée d’art ancien en face de L’homme à la barbe blanche de Tintoret. Il a besoin, pour penser, d’être là quotidiennement. Besoin de cette lumière et de cette atmosphère. Sa banquette lui est réservée par on ne sait quelle loi non écrite, de sorte que lorsqu’un Anglais vient y poser ses fesses, en prétendant de surcroît qu’il dispose à la maison d’une autre version de L’homme la barbe blanche de Tintoret, tout le bel ordre de l’univers menace de s’effondrer.
Ajoutons à cela que Reger est tout fait méconnu de ses concitoyens. Nul n’imagine que ce musicologue suréminent collabore au Times depuis trente-quatre ans, ni ne se doute des idées véhémentes qui fleurissent sous son front chenu.
Au filet de la parole qu’a puisée Atzbacher, l’on comprend que Reger est un «philosophe personnel». C’est-à-dire que Reger pense par lui-même. Reger aime ce qui est bon et ce qui est beau, sachant de quoi il retourne. Reger se fout de ce qu’on croit qu’il faut admirer par convenance sociale ou culturelle. Reger déteste les spécialistes d’art et de culture qui n’aiment pas vraiment personnellement ce qu’ils défendent et illustrent. Reger déteste les historiens d’art, qui se planquent derrière leur savoir abstrait pour défendre des momies. Reger aime à découvert. Il aime Pascal. Il aime Montaigne. Il aime Voltaire. Il déteste la perfection obligatoire. Il déteste les livres «à lire absolument». Tout cela lui paraît du flan, du nanan. Comme Thomas Bernhard, Reger déteste l’admiration d’Etat, la prosternation de concert, et tout ce qui va bêlant dans le même sens.
On le croit démolisseur à l’entendre conchier à peu près tout: la prose de Stifter, la musique de Mahler et de Bruckner, la peinture «effroyable» de Dürer, et l’épouvantable Heidegger qui selon lui a «kitschifié» la philosophie. On désespère de lui en l’entendant grommeler qu’il déteste les hommes, pour l’entendre sitôt après corriger qu’ils furent son «unique raison de vivre»…
Introduits dans la vie de Reger par son ami Atzbacher, nous découvrons un homme qui ne se paie pas de mots ni d’expériences à la petite semaine. Qui croit effectivement à l’art. Qui s’estime depuis son enfance un «artiste critique». Qui se bat l’œil des mondains mais se ferait hacher menu pour une œuvre qu’il aime et qu’il respecte. Or ce qui distingue le respect de Reger de l’admiration béate des philistins, c’est que ceux-ci se fichent à vrai dire de ce qu’ils prétendent vénérer.
La passion de la plupart des gens, à en croire Reger, c’est le bricolage et non du tout Mozart ou Dostoïevski. L’idéal moyen de l’Autrichien, c’est la boîte à clous et la salopette du samedi.
Et tel est le Suisse, le Texan, le Français moyen, ajouterons-nous tranquillement, sans mépris. Et de même lorsque Reger, dans la foulée de Thomas Bernhard, vitupère la «foire ignoble de la vulgarité», qu’il situe au Prater, faut-il comprendre qu’il incrimine ce monde décervelé triomphant partout à l’heure qu’il est, que le génial Stanislaw Ignacy Witkiewicz, dans les années vingt de notre siècle, prophétisait exemples l’appui.
Ce qu’attaque Thomas Bernhard n’est pas autre chose que ce qu’attaquait Léon Bloy quand il vitupérait le Bourgeois gavé de lieux communs, devenu l’homme normal des temps qui courent, consommateur pour lequel il n’y plus d’autre angoisse que celle de «gérer» son plaisir. Que la musique devienne un bruit de fond provoque la révolte de Reger, de même que tout affadissement des expériences fondamentales de l’existence. Ainsi comprend-on bientôt que ce nihiliste est un défenseur véhément des valeurs humaines essentielles, et non du tout le cynique qu’il parait être.
À cet égard, tout ce qui concerne la mort de sa femme est bouleversant, qui resitue finalement le soliloque rapporté du personnage dans la perspective d’une destinée humaine. De même la véhémence panique de Maîtres anciens produit-elle finalement, un effet tonique sur le lecteur. À l’opposé de tant de discours lénifiants qui nous empoissent par les temps qui courent, la scie circulaire de Thomas Bernhard agit comme un scalpel dans la chair de nos cervelles amollies.

Avec les Mange-pas-cher

On se croirait d’abord dans une parodie de Thomas Bernhard, tant les premières pages de ces Mange-pas-cher sont marquées, de répétitions martelées en reprises cycloïdes, par la «manière» si particulière de l’écrivain autrichien, de plus en plus accusée au fil de ses récits, confinant parfois au maniérisme (en tout cas ressent-on cela dans les versions françaises, notre langue analytique ne rendant pas toute la rythmique et l’envoûtante musique de cette prose), comme l’illustre par exemple la première page de ce récit en cascades où il est question d’un personnage qui a «pu revenir, après une longue période, d’une pensée parfaitement sans valeur concernant sa Physiognomonie à une pensée utilisable et même en fin de compte incomparablement utile, et donc à la reprise de son écrit, que, dans un état d’incapacité à toute concentration, il avait laissé en plan depuis le temps le plus long déjà, et dont l’aboutissement, disait-il, conditionnait finalement un autre écrit dont l’aboutissement conditionnait de fait un autre écrit dont l’aboutissement conditionnait un quatrième écrit sur la physiognomonie reposant sur ces trois écrits qu’il fallait absolument écrire»…
Que le lecteur se rassure pourtant : ce n’est pas un trop «monstre» morceau de Sachertorte qui lui est enfourné là en dépit de cette première apparence, mais le récit de la vie d’un homme qui, au contraire, a toujours fait passer l’esprit avant le chocolat, les valeurs spirituelles avant le confort bourgeois, et qui sacrifie tout à sa mission, sa passion, sa conviction qu’il a une œuvre personnelle à faire, tournant autour de sa fameuse Physiognomonie, projet fou d’une synthèse pour ainsi dire mathématique et non moins philosophique de ce qu’il a observé depuis qu’il est au monde (il ne l’avait pas demandé) et plus précisément dans la Cantine Publique Viennoise, genre de soupe populaire, où il a rencontré les Mange-pas-cher, ces exemplaires rarissimes (il sont quatre) de l’humanité en laquelle il s’est reconnue un jour.
C’est en somme l’histoire de Thomas Bernhard lui-même qui a choisi un jour, jeune homme, comme il le raconte dans les magnifiques chroniques de sa jeunesse, de marcher à contre-sens; ou bien c’est l’histoire de l’artiste, du poète éternel, de l’inventeur ou du philosophe iconoclaste s’opposant à «la masse».
En l’occurrence, le récit de Koller, qui s’est toujours voulu un «homme de l’esprit», maladif à proportion de son aspiration, est recueilli par un employé de banque en tout son contraire, mais qui sera aussi le témoin d’élection auquel il racontera son observation décisive des Mange-pas-cher. Au préalable, il va raconter dans quelles circonstances hasardeuses (en réalité : «mathématiquement» prévues), la morsure d’un chien, l’amputation de sa jambe gauche et la somme qu’il a mise de côté après avoir traîné le propriétaire du chien en justice, lui ont permis de rejoindre les Mange-pas-cher et de vivre royalement – comme un pauvre.
Il y a du comique de film muet, du théâtre de l’absurde, et une noire sagesse dans cette fable anti-fable, où Thomas Bernhard passe toutes les «positions» de ses personnages à la moulinette du langage. Ses litanies n’ont rien de gratuit pour autant, mais il faut les «vivre» phrase à phrase, en scrutant l’entre-deux du discours et de ses «scies», pour discerner bientôt d’autres voix et une autre musique sous les mots et débordant de toute part, parlant de pauvres gens qui se débattent, de vous, de nous et de nos chiens…

Du bon usage des prix littéraires…

On sourit tout le temps à la lecture de Mes Prix littéraires, et le rire éclate même aux passages les plus cocasses de ce recueil consacré en partie à de mordantes considérations sur les circonstances dans lesquelles TB a reçus diverses récompenses dès ses débuts d’écrivain, à quoi s’ajoutent trois discours de réception.
Comme on s’en doute, TB n’a pas une très haute opinion des prix littéraires, et moins encore de ceux qui les décernent. La comédie qui se joue autour des prix littéraires n’est pas moins grotesque, à ses yeux, que toute comédie sociale à caractère officiel. L’honneur qui s’y distribue lui paraît une bouffonnerie, et il se fait fort de l’illustrer.
Ainsi, lorsqu’il se rend à Ratisbonne, ville allemande qu’il déteste, en compagnie de la poétesse Elisabeth Borchers, lauréate comme lui, pour y recevoir le Prix du Cercle culturel de l’industrie allemande, et que le président de ladite institution, sur son podium, se réjouit d’accueillir et de féliciter Madame Bernhard et Monsieur Borchers, nous fait-il savourer ce que de telles cérémonies peuvent avoir de plus grotesque.
Mais le propos de TB ne vise pas qu’à la dérision, pas plus qu’à tourner en bourriques les philistins incompétents ou les gens de lettres qu’il estime ridicules. Il y a en effet pas mal d’autodérision dans ses évocations où la vanité de l’Auteur n’est pas épargnée, ni l’inconséquence qui le fait accourir pour toucher l’argent que lui rapportera aussi (pour ne pas dire surtout) ces prix…
Il faudrait être bien hypocrite, au demeurant, pour reprocher au jeune TB, en 1967, d’accepter les 8000 marks que lui vaut le Prix du Cercle culturel de l’industrie allemande, alors que, très gravement malade, il a payé un saladier pour être admis dans un mouroir de la région viennoise – celui-là même où il rencontre Paul Wittgenstein, dont il parle dans l’inoubliable Neveu de Wittgenstein.
Le recueil s’ouvre sur le récit, assez irrésistible, de l’achat d’un costume décent, une heure avant la remise du Prix Grillpartzer à l’Académie des sciences de Vienne, par le lauréat qui, trop pressé, acquiert un costume d’une taille inférieure à la sienne, dans lequel il va souffrir quelque peu, durant la cérémonie, avant de retourner au magasin de vêtements pour hommes Sir Anthony, et y prendre une taille au-dessus – et de dauber sur le costume qui a participé à la remise d’un prix littéraire prestigieux avant d’être rapporté au marchand…
Paul Léautaud affirmait qu’un prix littéraire déshonore l’écrivain. Mais c’était après s’être pas mal agité dans l’espoir d’obtenir un éventuel Goncourt pour Le petit ami, et l’on présume qu’il aurait mis un mouchoir sur son honneur pour recevoir telle ou telle distinction qui lui eût permis d’améliorer l’ordinaire de ses chiens et de ses chats.
Thomas Bernhard, pour sa part, se réjouit de pouvoir se payer une Triumph Herald blanche avec les 5000 marks du Prix Julius-Campe qu’il reçoit après la publication de Gel, son premier livre que la presse autrichienne descendra en flammes.
Le récit de son «bonheur automobile» est d’ailleurs épatant, autant que celui de la collision finale sur une route de Croatie et des démêlés qui en découlent avec les assurances yougoslaves se soldant, contre toute attente, par une extravagante «indemnité vestimentaire».
La rédaction de ce recueil date des années 80-81. TB se proposait de le remettre à l’éditeur en mars 1989, mais l’ouvrage n’a finalement été publié qu’en 2009, pour les vingt ans de la mort de Thomas Bernhard. C’est un document très amusant et intéressant à de multiples égards, notamment pour ce qu’écrit l’auteur à propos de son travail et de la foire aux vanités littéraires…

10.Une féroce empathie

L’humanité lancinante de William Trevor, romancier et nouvelliste hors pair.

Il est peu d’écrivains contemporains qui, autant que William Trevor, parviennent à capter tout ce qui fait le sel et le miel, la douleur et la dérision, le tragique et le comique de la vie. Sans hausser jamais la voix ni forcer le ton, sans noircir le tableau du monde actuel ni l’édulcorer non plus, le romancier et nouvelliste irlandais est une sorte de météorologue des sentiments et des pulsions d’une prodigieuse porosité, qui ne se contente pas d’observer ses semblables mais s’ingénie, le plus souvent, à ressaisir des mentalités ou des situations à valeur représentative.

Que ce soit dans les grandes largeurs du roman, comme se le rappellent les lecteurs d’En lisant Tourgueniev (désarrois d’une femme hypersensible en milieu bigot-alcoolo d’Irlande profonde), de Ma maison en Toscane (séquelles d’un attentat terroriste vécues par quelques victimes) ou de Lucy (désespoir d’un couple fuyant au bout du monde après la mort supposée de leur enfant), ou dans la forme plus dense et ramassée de la nouvelle, William Trevor, à la manière d’un Tchékhov contemporain – sa perception des changements de mentalité récents, entre autres phénomènes d’acculturation, est unique -, détaille la détresse des individus les moins aptes à se défendre (souvent femmes ou enfants), en butte à la grossièreté, à la cruauté, à l’injustice ou à la simple imbécillité.

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C’est par exemple, dans Foyers brisés, l’une des onze nouvelles de L’Hôtel de la Lune oisive, le choc de deux mondes incarnés, respectivement, par une très vieille dame toute paisible en dépit du long chagrin qu’elle traîne depuis la mort de ses deux fils à la guerre, et par un groupe d’ados effrénés (ils ont l’excuse d’être sans foyers) que lui envoie, pour repeindre sa cuisine (la dernière chose qu’elle désire), un prof barjo tout imbu d’humanitarisme qui impose despotiquement sa vision des « relations intercommunautaires ».

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Autant qu’un Tchékhov, William Trevor se défie des battants et des arrogants de la nouvelle société. Jamais il ne s’exprime en sociologue ni en théoricien de la psychologie, mais ses nouvelles foisonnent néanmoins d’observations aiguës sur une société déshumanisée, atomisée, «branchée à mort» et non moins vivante, pleine de gens auxquels on a envie de sourire malgré tout, jusqu’au gros con de boucher de Choisir entre deux bouchers, redoutable portrait d’un père faraud et nul vu par son fils de sept ans…

S’il montre en général de la compassion, étant entendu que la bêtise ou la méchanceté ne sont souvent que les contrecoups de vies disgraciées, Trevor ne transige pas en revanche devant le cynisme ou l’absence de respect humain. La plus saisissante illustration en est donnée dans une nouvelle noire à souhait, C’est arrivé à Drimaghleen, où l’on voit une fois de plus deux univers sociaux antinomiques se percuter: ici la vieille Irlande rurale et le journalisme à sensation.
Au lendemain de la mort tragique de leur fille, massacrée par son petit ami qui s’est fait justice après avoir fusillé sa mère jalouse, les Mc Dowd, paysans un peu frustes, se voient traqués par la journaliste Hetty Fortune et un collègue non moins avide de retracer la story de manière plus saignante et parlante dans leur magazine à scandale. Anecdote policière ? Bien plus que cela: plongée soudaine dans les aléas abjects du vampirisme médiatique.
Jusque dans les situations les plus scabreuses (car il a le sens, comme un Reiser, en plus distingué, du tragi-grotesque des vies les plus banales), Trevor se garde de juger, de moraliser, de railler ou de sangloter entre les lignes. Il regarde la vie comme elle est, sans dorer la pilule. Mais son regard est plein d’humanité, et lire Trevor a cette vertu rare, en définitive, de nous rendre à notre tour un peu plus poreux et donc plus humains…

 

De très bonnes mauvaises nouvelles

Observateur d’une rare finesse, que son oreille rend capable de rendre toutes les nuances du parler propre à ses personnages fort variés, généralement entre très petite et très moyenne bourgeoisie, William Trevor a également un sens aigu des situations symboliques. Ses nouvelles sont donc à la fois chargées émotionnellement et intéressantes du point de vue social ou psychologique, sans jamais donner dans la démonstration. En outre, ce sont des bijoux du point de vue de l’élaboration, où la concision (maestria du dialogue) va de pair avec la force d’évocation plastique et la profondeur de la perception et de la réflexion.

Ainsi, la première des dix Très mauvaises nouvelles, intitulée Torridge, est exemplaire à cet égard. Comme dans le film Festen de Thomas Vinterberg, son thème est le dévoilement public d’un secret refoulé et la mise en cause de l’hypocrisie sociale. Humilié en son enfance, le dénommé Torridge (surnommé «Porridge» pour son visage évoquant un pudding) fait scandale, trente ans plus tard, à la fin d’un repas où ses anciens camarades de classe et leurs familles l’ont invité pour se payer sa tête une fois de plus

Or, à la veulerie grasse de ses condisciples, Torridge oppose la finesse acquise d’un homme libre, qui fracasse le conformisme ambiant par la révélation d’un drame remontant aux années de collège et impliquant les moeurs des admirables pères de famille.

Cependant, rien n’est jamais simple dans la psychologie des personnages de Trevor, qu’il s’agisse (Amourettes de bureau) de telle jeune secrétaire culbutée sur la carpette le lendemain de son entrée en service par un séducteur «marié à une malade», ou (dans Une nature compliquée) de tel monstre d’égoïsme, esthète et glacial, dont on découvre soudain l’imprévisible humanité.

Les personnages de William Trevor ont tous quelque chose de vieux enfants perdus, comme le trio de Présente à la naissance, où le baby-sitting et les soins palliatifs se fondent à l’enseigne d’un délire inquiétant, la grosse «limace blanche» qui se prélasse (dans Ô, grosse femme blanche!) dans le parc d’une école où un enfant battu se meurt, les couples débiles (dans Le pique-nique des nounours) qui se retrouvent avec leur mascotte sous le regard assassin d’un des conjoints, ou cette paire de doux dingues (dans Les péchés originelsd’Edward Tripp) dont le mysticisme fêlé détermine la conduite délirante.

S’il lui arrive d’être aussi féroce qu’une Patricia Highsmith, dont il est souvent proche par la noirceur autant que par sa sourde compassion – comme dans la terrible Rencontre à l’âge mûr où un type vieillissant doit servir d’alibi adultérin à une horrible mégère -, William Trevor pratique à vrai dire cette «bonne méchanceté» qui nous blinde, à doses homéopathiques, contre l’adversité et le mal rampant. Ses nouvelles, comme celles d’une Flannery O’Connor, sont autant de toniques.

Au cours d’une croisière touristique qui les fait se rencontrer à Ispahan, deux personnages de William Trevor (dans une des Mauvaises nouvelles) échangent ces paroles: à la femme qui demande «pourquoi pensez-vous que je vous ai confié ce secret?», l’homme répond «parce que nous sommes des navires qui se croisent dans la nuit».

Une tragédie irlandaise

Le sentiment mêlé de la cruauté, parfois, de la destinée, et de la non moins remarquable capacité de l’être humain à la surmonter, se dégage de la lecture du plus déchirant et du plus beau des romans de William Trevor.

Roman de la fatalité et de la fidélité, de la faute et du pardon, de l’attachement à une terre et de l’exil, de l’amour empêché et de sa sublimation, Lucy entremêle l’histoire d’une femme et celle de l’Irlande contemporaine, du début de l’ère dite «des troubles» à nos jours.

« C’est notre drame, en Irlande, dit l’un des personnages du roman, que pour une raison ou pour une autre nous soyons encore et toujours obligés de fuir ce qui nous est cher ».

Développé à fines et douces touches, tout en délicatesse, ce roman de William Trevor me semble traversé, en dépit de la profonde mélancolie qui l’imprègne, par une lumière indiquée par le prénom même de la protagoniste, en laquelle on peut voir l’émanation ou l’aura d’une âme pure. Or la beauté intérieure et la noblesse de coeur ne se borne pas à ce personnage, qu’on retrouve aussi bien chez sa mère et son père que chez ses parents adoptifs et l’homme dont elle aurait pour faire le bonheur, et jusque chez le pauvre Hoharan qu’elle ira visiter des années durant à l’asile sous le regard perplexe des gens raisonnables.

Si le moment des retrouvailles du père et de la fille est particulièrement bouleversant, c’est cependant au fil du temps et de la vie ordinaire, dans l’acceptation progressive et, pour Lucy, dans la pure jubilation qu’elle éprouve à réaliser de belles broderies et à les offrir, que William Trevor module sa propre vision de romancier à la si pénétrante compréhension.

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11. Sortilèges de l’âge tendre

 

 

L’univers magique de Fleur Jaeggy

C’est d’abord l’histoire d’une enfant farouche jamais guérie d’avoir été rejetée par sa mère, et qui cherche, à l’approche de ses seize ans, à mieux connaître son père le temps d’une croisière de quatorze jours sur un bateau battant pavillon yougoslave et portant le nom de Proleterka. Le périple tient un peu du rituel convenu, style “voyage en Grèce, le père et la fille”, accompli en groupe par la Corporation alémanique à laquelle est affilié le père, dernier ressortissant d’une famille d’industriels argoviens du textile dont la ruine est consommée. Du genre taiseux et froid, propre et gris, cet homme atteint en son enfance de vieillissement prématuré (ce que sa fille n’apprendra qu’à son éloge funèbre), marié par sa mère à une femme probablement séduite par sa fortune plus que par lui-même, laquelle épouse ne lui aura jamais fait de plus beau cadeau que de s’en aller, ne sera qu’un père empêché puisque les femmes liguées (mère et grand-mère de l’enfant) décident seules de son droit sur sa fille.

C’est donc le récit d’une traversée qui a valeur initiatique, puisque l’adolescente y décidera son initiation érotique en s’offrant “sans douceur” à deux hommes de l’équipage, mais aussi, et surtout, c’est un voyage à travers ses souvenirs d’enfance et d’adolescence “guidés” par la figure tutélaire d’Orsola, mère de sa mère à l’”affection glaciale” et, plus amplement (car le récit commence des années après, alors qu’elle a passé la cinquantaine), à travers toute une vie revisitée dans la préoccupation tardive d’accueillir les morts qui “viennent vers nous tardivement”, se rappelant à nous “quand ils sentent que nous devenons des proies et qu’il est temps d’aller à la chasse”.

Dans une atmosphère magique propre à l’enfance, où les objets et les chambres ont leur existence et leur langage propres (le piano maternel devenant un “cheval aux sabots d’or” dont le son restera à tout jamais “promesse de paroles de mort et de condamnation”, mais auquel elle continuera néanmoins de se confier à l’age adulte), la narration mêle les temps et les âge de la narratrice qui dit tantôt “je” et tantôt se dédouble avec cette “grâce du détachement” propre à certains enfants dont elle fut sans doute.
Roman des filiations refusées ou contrariées, Proleterka illustre autant les abus de pouvoir sévissant dans les familles que la puissance subversive de l’amour, avec une implacable distinction de la tendresse lucide et du faux semblant incarné par l’affreux “vrai père” biologique se révélant à la toute fin et lui disant la vérité “pour son bien”. Extraordinairement incisive et concentrée, mais aussi nimbée de mystère et de beauté, l’écriture de Fleur Jaeggy est ici, plus que jamais, un remarquable instrument de connaissance et de réfraction “musicale”.

Un récit fascinant, Les années bienheureuses du châtiment, nous a fait découvrir l’univers empreint de troublante poésie de Fleur Jaeggy, dont un recueil de nouvelles non moins saisissant, La peur du ciel, modulait plus fortement encore les thèmes de l’enfance blessée et de l’expérience du mal, des élans affectifs ou sensuels butant sur les murs du conformisme, dans un climat exacerbé – profondément helvétique par ses multiples connotations, mais sans rien de local – où s’opposent les passions individuelles et les lourdes règles familiales ou sociales. On pensait ainsi à la Suisse de Robert Walser en lisant le premier livre traduit de cet auteur né à Zurich et s’exprimant en italien (Fleur Jaeggy, établie à Milan, est l’épouse du grand éditeur et écrivain Roberto Calasso, fondateur et directeur des éditions Adelphi), comme on se rappelle le Tessin ou la Zurich étouffante de Zorn en lisant Proleterka, dont la substance intime excède évidemment toute désignation ou limite “nationale”. C’est ainsi que, par sa perception de la douleur, autant que par sa révolte contre les accroupissements sociaux, Fleur Jaeggy peut rappeler, à l’exclusion de toute référence religieuse, l’univers “bernanosien” d’une Flannery O’Connor. “Je condamne les religions qui n’ont pas pitié des suicidés”, déclare la protagoniste de Proleterka, dont les parents sont des “suicidés ratés” de père en fils… “je condamne qui condamne. Je condamne le mot pécheur.” Parce que ces mots “entraînent la vengeance” sous couvert de vertu, et que l’enfant en elle refuse que la haine s’exerce “par amour de la vérité” ou “pour son bien”…

Fleur Jaeggy, Proleterka. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, collection Du monde entier, 132p.

Portrait photographique de Fleur Jaeggy: Gisèle Freund

 

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12. Le chaman au dépotoir

À propos de La Patience du brûlé de Guido Ceronetti

C’est à une sorte d’ardent travail alchimique que nous convie Guido Ceronetti dans La patience du brûlé, dont les 453 pages tassées m’évoquent ces fichiers « compactés » de l’informatique dont le déploiement peut nous ouvrir magiquement 4530 voire 45300 feuillets en bruissant éventail.
Une bévue éditoriale fait paraître cette première version française sous l’absurde appellation de Roman. Gisement précieux conviendrait mieux. Ou: Réserve d’explosifs Ou bien: huche à pain, ruche à miel, que sais-je encore : strates, palimpseste, graffiti par chemins et bouquins ?
En tout cas Notes de voyage, même si c’est de ça qu’il s’agit, ne rend pas du tout le son et le ton de cette formidable concrétion de minéralogie sensible et spirituelle dans le mille-feuilles de laquelle on surajoute à son tour ses propres annotations.
Pour ma part, ainsi, dès que je m’y suis plongé, j’en ai fait mon livre-mulet du moment. S’y sont accumulés notes et croquis, recettes, régimes, billets doux et tutti quanti. Une aquarelle d’un ami représentant l’herbe du diable, et le détail des propriétés de celle-ci, en orientent la vocation magique, confirmée sur un fax à l’enseigne de la firme Operator par la papatte du compère apprenti sorcier qui me rappelle que «le premier artiste est le chaman qui voit sur la paroi de la grotte l’animal dessiné par la nature et ne fait qu’en marquer le contour de son bout de bois calciné ».
De son bâton de pèlerin, Guido Ceronetti fait tour à tour une baguette de sourcier et un aiguillon ou une trique. Ses coups de sonde dans l’épaisseur du Grand Livre universel ne discontinuent de faire jaillir de fins geysers. A tout instant on est partout dans le temps et les lieux, au fil de fulgurantes mises en rapport. Qu’un quidam le prenne pour un «prêtre», genre dandy défroqué, ou peut-être pour un « frère », teigneux et courtois à la fois, lui fait remarquer qu’en effet il «sacrifie à l’aide du mot».
Et de chamaniser en relevant les vocables ou les formules aux murailles de la Cité dévastée (sa passion pour toute inscription pariétale du genre CATHOLIQUES ET MUSULMANS UNIS DANS LA NUIT ou, de main masculine, ATTENTION ! ILS VEULENT A NOUVEAU NOUS IMPOSER LA CEINTURE DE CHASTETE !, ou encore l’eschatologique LES CLOUS NOIRS REGNERONT) en boutant à l’onomastique le feu du (non)sens ou en soufflant sur les braises de mille foyers épars dans le dépotoir. Bribes alternées des noms de rues et des lieux-dits, des visages et des paysages sans couleurs de l’infinie plaine urbaine, langage grappillés dans les livres de jadis ou de tout à l’heure, des tableaux, des journaux, des gens (le « geste antique » d’un marchand de beignets) ou du bâtiment qui va (« ce petit couvent aussi délicat qu’une main du Greco ») quand tout ne va pas…
Parce que rien ne va plus dans la « mosaïque latrinaire » de ce monde uniformisé dont l’hymne est le Helter Skelter de John Lennon. Venise et Florence ont succombé à la CIVILISATION DES TRIPES et donc à «l’infecte canaille des touristes indigènes transocéaniques».
Place de La Seigneurie, voici les «tambours africains amplifiés par le Japon, hurlement américanoïde de fille guillotinée». Voici ces « jeunes auxquels on a raclé tout germe de vie mentale », autant de « tas d’impureté visible et invisible » qui implorent un coup de « Balai Messianique »…
Il y a du Cingria catastrophiste et non moins puissamment ingénu, non moins follement attentif à la grâce infime de la beauté des premiers plans chez Ceronetti. Le même imprécateur criant raca sur l’arrogance humaine fauteuse de génocides animaux et sur le règne des pollueurs de toute nature, industriels ou chefs de bandes nationalistes devenues « essentiellement d’assassins », ainsi que l’illustrent les derniers feuilletons de la Chaîne Multimondiale (toutes guerres sans chevaux), le même contempteur des aquarelles d’Hitler « irrespirables d’opacité » et qui s’exclame dans la foulée que désormais « presque tout est aquarelle d’Hitler dans le monde nivelé et unifié », le même vidangeur de l’égout humain (« c’est encore homme, ce truc-là ?) est un poète infiniment regardant et délicat qui note par exemple ceci en voyant simplement cela : « Un moineau grand comme un petit escargot près du mur. Vol d’un pigeon. Une cloche »…
Car il aime follement la beauté, notre guide Guido (qui lit Virgile qui guidait Dante que nous lisons), et d’abord ce « geste extrême anti-mort de la Beauté italienne, sourire infini que nous avons oublié et tué », et c’est Giorgione et à saute-frontière c’est Goya, ou dans un autre livre (Le lorgnon mélancolique) c’étaient Grünewald ou la cathédrale de Strasbourg, et les oiseaux mystiques ou quel « regard ami » qui nous purifiera.
Dans l’immédiat, pour se libérer des « infâmes menottes du fini », le voyageur lance à la nettoyeuse des Bureaux Mondiaux : « Au lieu d’épousseter, femme, couvre ces bureaux de merde ». Et déjà le furet du bois joli s’est carapaté en se rappelant le temps où nous étions « croyants du Bois Magique ». Et de noter encore ceci comme une épiphanie : « Petit vase de fleurs fraîches, violettes, resté bien droit, celui d’à côté renversé – des quilles, la vie… »
Guido Ceronetti. La Patience du brûlé. Traduit de l’italien par Diane Ménard. Albin Michel, 1995.
A lire aussi : Le silence du corps, prix du Meilleur livre étranger 1984, repris en Poche Folio.
Ou encore : Une poignée d’apparences, Le lorgnon mélancolique, Ce n’est pas l’homme qui boit le thé mais le thé qui boit l’homme. Etc.

Le Maestro en chemin…

Cioran voyait en lui un « admirable monstre », Fellini raffolait de son théâtre de marionnettes, et La Patience du brûlé signale un écrivain d’une saisissante originalité.
« La vie fait passer, à travers notre pauvre chair, des projectiles, et des poignards », murmure le petit homme à l’imper soigné et au joli béret basque, qui manie notre langue avec un raffinement souverain, à peine voilé d’un accent.
Il sort de prendre les eaux à Yverdon-les-Bains. C’est là que je l’ai rejoint.
« On est blessé, mais aussi cela aiguise. Somme toute j’ai vécu en curieux. En amateur. Tout ce que j’écris vient de la vie. C’est en feuilletant la vie que j’ai découvert des choses… »
De ces « choses de la vie » dont les journaux sont pleins, Guido Ceronetti s’étonne que ses pairs fassent si peu de cas. « Je ne comprends pas que les écrivains italiens d’aujourd’hui se désintéressent à ce point du monde terrible qui nous entoure. On dirait qu’ils vivent en aveugles. Seul, peut-être, mon ami Guido Piovene avait le sens des problèmes de l’époque. Pour ma part, je me suis toujours passionné pour le crime. Il y a là un tel mystère. Et c’est la base, en outre, de toute légende… »
Est-ce un écrivain « engagé » au sens habituel qui s’exprime ainsi, un « témoin de son temps » selon l’expression consacrée ? Et Guido Ceronetti aura-t-il jamais donné dans la narration criminelle ? Pas à ma connaissance. Mais on sait l’implication virulente du chroniqueur de La Stampa dans la réalité italienne.
Anticommuniste en un temps où cela valait d’hystériques condamnations, puis s’en prenant aux pollueurs industriels et aux barbares de la décadence culturelle, il s’est fait détester tous azimuts par sa virulence d’imprécateur et sa position de franc-tireur sans grands moyens.
Car Ceronetti vit de rien dans un bourg de Toscane, loin des cercles littéraires ou académiques. Il n’écrit point de romans à succès mais des poèmes et des sortes d’essais très concentrés, où les aphorismes déflagrateurs (« Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter ? », « L’arme la plus dangereuse qui ait été inventée est l’homme », « Qui tolère les bruits est déjà un cadavre », « Si le Mal a créé le monde, le Bien devrait le défaire ») voisinent avec des développements plus amples sur les thèmes essentiels du rapport de l’homme avec son corps et avec le Cosmos, impliquant donc la maladie et l’érotisme, l’obsession quasi maniaque pour la diététique et une détestation non moindre de la technique (« un serviteur admirable, savez-vous, si parfait qu’il va nous supprimer »), la réflexion métaphysique et la méditation sur l’Histoire passée et présente, entre autres intuitions mystiques, digressions philologiques, émerveillements artistiques, vibrations sensibles enfin du médium un peu sorcier qui a recréé la vie à bout de fil en qualité de manipulateur de marionnettes, à l’enseigne de son fameux Teatro dei Sensibili très prisé du Maestro Fellini.

Un cathare en haute Toscane

Dans sa postface au Silence du corps (prix du Meilleur Livre étranger 1984), Cioran disait que l’impression donnée par Ceronetti est « de quelqu’un de blessé, à l’égal de tous ceux à qui fut refusé le don de l’illusion ». De son ami roumain, Ceronetti partage au reste la vision gnostique du monde.
« C’est vrai, je suis une sorte de cathare. Peut-être cette vision dualiste est-elle fausse. Je ne sais trop, mais j’ai besoin de penser ainsi… »
Répugnant à parler de lui-même, cet « ascète raté », ainsi qu’il se présente lui-même, se fait beaucoup plus loquace dès lors qu’on l’interroge sur l’Ancien Testament, citant par cœur des strophes entières de L’Ecclésiaste, dont, avec celles du Livre de Job, les âpres vérités et la sagesse contradictoire l’imprègnent depuis sa jeunesse.
Sombre Ceronetti ? Certes très pessimiste sur l’avenir de l’espèce : « Le monde actuel va devoir affronter un terrorisme de type apocalyptique. Voyez le nouveau nihilisme à caractère religieux qui se développe dans le monde, notamment chez les islamistes et les sectes : il semble qu’il n’y ait aucune possibilité de paix, et que l’humanité doive s’enfoncer ainsi dans cette boue sanglante… »
Prophète de malheur, mais aussi porteur de quelle lumière intérieure, tel est Guido Ceronetti dont rayonne, de loin en loin, le sourire d’enfant.

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13. La lumière d’écrire dans la nuit de vivre

Une rencontre avec Charles Juliet, en 1992, qui fut l’occasion d’un entretien…

En un temps où, par médias interposés, triomphent apparemment les habiles et les bavards, il est certaines fréquentations qui ont la vertu de nous ramener à une plus discrète et plus juste approche de toute chose, dans l’accord et l’intensité d’une vraie présence et d’une voix singulière.
L’oeuvre de Charles Juliet, dont le sillon conduit du plus noir désespoir aux lueurs d’une sérénité gagnée de haute lutte, ménage cette sorte de rencontre en vérité. Or il m’a paru bon de prolonger ce compagnonnage de lecture avec l’auteur au naturel. C’était le 3 septembre dernier à Jujurieux, village natal de Charles Juliet qu’on peut situer entre Genève et Lyon, au pied des collines boisées du Bugey, où l’écrivain et son épouse M.L. accoutument de passer la belle saison.
Dès la découverte du premier livre de Charles Juliet, paru à Lausanne en 1973 à l’initiative de Georges Haldas qui le préfaça de surcroît, ce fut une voix qui nous toucha. Sous le titre de Fragments, cet extrait initial du Journal à venir nous révélait un homme en proie à une difficulté d’être extrême, dont chaque mot paraissait lesté de souffrance lancinante. Mais ce qui saisissait, à la fois, tenait à la densité et à l’intensité de cette parole scrupuleuse et dépouillée, à la force sourde qu’on sentait sous les hésitations et les timidités de cette voix, à la substance revigorante de ces pages pétries de détresse. Et de même perçoit-on, à la rencontre de Charles Juliet, ce mélange de fragilité presque diaphane et de vigueur terrienne, de réserve songeuse et d’attention cordiale, de détachement et de présence.
Après la parution de son premier livre, et au fil de publications régulières, Charles Juliet s’est acquis l’attachement et l’estime d’un public demeuré longtemps restreint. C’est que, des substantielles Rencontres avec Bram Van Velde, qui relèvent de l’entretien «pour l’essentiel» bien plus que de la glose picturale, aux poèmes abrupts de L’oeil se scrute, entre dix autres recueils, Charles Juliet n’a jamais cherché la séduction.
Dans l’introduction à l’édition en trois volumes de son Journal 1957-1981, aux pages duquel il faut revenir et revenir comme aux carnets d’Haldas ou au bouleversant Journal d’Etty Hillesum, l’auteur exprime, sous forme quasiment mythique, la difficulté et le sens de son acharné combat.
Plus récemment cependant, en 1989, la parution de L’année de l’éveil devait marquer la rencontre de Charles Juliet avec le grand public, consacrée par un prix très populaire et l’adaptation du livre au cinéma. Rappelons qu’il s’agit du récit autobiographique des terribles et mémorables années que l’auteur passa aux enfants de troupe, marquées par l’humiliation et la violence, autant que par l’amitié et les feux de la passion illicite liant l’adolescent à la femme de son mentor. Dans le sillage de Jules Renard ou de Giovanni Verga, ce récit prolonge son exorcisme, et parfois avec plus d’acuité mordante et de souffle lyrique, avec une nouvelle mosaïque de textes parus cette année sous le titre L’inattendu.
Aux confins de la fiction, pudeur et secret oblige, l’on y voit apparaître les figures de la famille d’adoption et quelques beaux personnages de cette chère et dure campagne où le poète conserve de profondes racines.
Première visite
A Jujurieux, où j’imaginais, au temps du Maréchal, le gosse pieds nus menant paître ses vaches dans les champs pierreux cernés de forêts, ce sont les petits chameaux à peluche mitée d’un cirque de passage qui m’ont accueilli ce jour-là dans la rue en pente. Un peu plus haut, sur la place de la mairie, je savais la maison de l’écrivain jouxter le monument aux morts, reconnaissable à sa façade couverte de lierre.
Quant à mes hôtes, ils se tenaient sur le seuil, tous deux de bleu vêtus, lui comme en retrait d’abord et elle présidant à l’accueil — elle qui soutint son poète pendant tant d’années de doute et d’obscur labeur, souriante et solide, aux petits soins et se révélant bientôt aussi fine lectrice qu’exquise cuisinière. Tout, au reste, dans la haute et claire carrée aux quelques meubles précieux et aux tableaux en harmonie, traduit le même alliage de solidité terrienne et de lustre civilisé. Avouerai-je que je craignais vaguement, parce qu’il y a du Job et du Jérémie dans ses écrits, d’avoir à affronter un personnage ombrageux et farouche, voire même ravagé ? Or en dépit d’un tension intérieure toujours manifeste, c’est bien plutôt sous l’aspect de la simplicité et du naturel que m’est apparu Charles Juliet pour cette première rencontre.
— L’idée que nous devons aspirer à une deuxième naissance vous a beaucoup préoccupé. Voudriez-vous nous en entretenir pour commencer ?
— Cette deuxième naissance est à vrai dire la seule chose qui m’intéresse et c’est ce qui gouverne tout ce que j’écris. Cela peut être plus ou moins explicite, mais c’est toujours présent, lié à cette immense aventure qu’est la connaissance de soi. Qu’est-ce que se connaître ? C’est plonger en soi-même pour aller à la découverte de tout ce qui constitue l’individu, avec cette idée qu’on doit résoudre ses conflits et ses contradictions, s’efforcer de se mettre en ordre afin d’avoir des rapports plus simples, plus immédiats avec les autres et avec la vie. Pour moi, l’écriture a toujours été soumise à une exigence éthique, et seules m’intéressent vraiment les oeuvres qui rendent compte d’une telle aventure.
— Lesquelles citeriez-vous notamment ?
— Je pense à Tolstoï et aux mystiques que j’ai beaucoup fréquentés. Quoique n’ayant aucune croyance religieuse, j’ai découvert que cette aventure que je vivais, avec les moyens et les limites qui sont les miens, avait été celle aussi des mystiques.
— À quel moment la rupture avec la foi catholique, qui a marqué votre éducation ainsi qu’en témoigne L’année de l’éveil, s’est-elle consommée ?
— Il n’y a pas eu de rupture, mais bien plutôt un lent éloignement. Je ne pense pas que ma croyance d’adolescent avait des racines bien profondes. A partir du moment où j’ai commencé de réfléchir, je me suis éloigné de tout cela sans qu’il y ait le moindre déchirement. Cependant, l’expérience de l’art telle que je la conçois relève de l’aventure spirituelle rigoureuse, telle que je la retrouve chez Van Gogh, chez Cézanne ou chez Rembrandt. Cette aventure conduit, à un moment donné, à passer par une mort à soi-même. Cette mort, je l’ai vécue moi-même avec une intensité dramatique. Ce n’est pas une figure de style: il y a là, vraiment, l’acceptation du fait inéluctable qu’on va disparaître. Or c’est dans la mesure où l’on accomplit ce passage par la mort, qui est autant mort de l’âme que du corps, que par la suite peut s’épanouir une pensée qui ne soit plus assujettie à des considérations strictement personnelles. Alors on s’affranchit du moi et de l’individuel.
— Vous parlez de votre souci de vous tenir dans «le neutre». Qu’entendez-vous exactement par là ?
— Le neutre, pour moi, est un lieu géométrique où se rencontrent les contradictions. J’écris dans cette zone de tension. Cela signifie par exemple, si l’on se situe à un extrême, consistant à célébrer la vie et ses beautés, à entrevoir au même moment la violence et la barbarie humaines. Le souci du neutre conditionne mon écriture et mon style, si j’en ai un. Je crois qu’écrire doit l’être avec gravité, simplicité, sans enjoli-vures, sans afféterie, sans littéra-ture, sans rhétorique.
— Est-ce une règle conquise, ou cela vous est-il naturel ?
— Cela m’a été imposé. Depuis toujours, ainsi, et même lorsque je me trouvais dans une grande confusion, je me suis trouvé empêché d’entrer dans certaines oeuvres.
— Par exemple ?
— Par exemple l’oeuvre de Julien Gracq, que je respecte hautement, mais qui me semble appartenir à la seule littérature. Or à mes yeux, une oeuvre doit toujours se situer du côté de la morale plus que de la rhétorique. Je n’aime pas qu’un écrivain me donne le sentiment qu’il se laisse emporter par les mots, par son talent, par sa langue. C’est pourquoi j’aime particulièement, aussi, les textes de la Bible tels que Le Livre de Job, le Cantique des cantiques, L’Ecclésiaste ou les Prophètes.
— Dans votre Journal, vous écrivez que «le poète répète le Christ». Qu’est-ce à dire plus précisément ?
– Le grand poète, s’il existe, ne peut être qu’en total accord avec l’enseignement délivré par le nouvel Evangile. De quoi s’agit-il en effet ? D’une exigence d’humilité, de bonté, de respect des autres. Je pense que l’amour, sauf pour quelques privilégiés, est à conquéir sur notre égocentrisme, notre goût du pouvoir et de domination, sur l’envie, sur tout ce que j’appelle le moi et qui enferme l’individu à l’intérieur de limites très étroites.
— Vous êtes entré en littérature comme en religion, rompant avec vos études de médecine et ne vous consacrant plus, dès l’âge de vingt-trois ans, qu’à l’écriture. Comment l’avez-vous vécu, et comment votre entourage l’a-t-il accepté ?
— J’ai senti que cette exigence était si impérieuse et si ardente que je ne pouvais rien faire d’autre que de m’y consacrer entièrement. Cela n’a pas été sans mal. Je suis resté des années et des années sans rien publier ni gagner un centime, sans donner la preuve matérielle que je travaillais, ce qui ne pouvait manquer de me faire passer pour un type un peu fêlé. Cependant je travaillais bel et bien. J’ai d’abord écrit un roman, intitulé L’humiliation, évoquant ma vie aux enfants de troupe, mais qui n’avait rien de commun avec L’année de l’ éveil. C’est qu’il y avait beaucoup de choses que je n’osais pas encore aborder, à commencer par le récit de ma passion amoureuse. En outre, le livre était plein de ressentiment. Puis j’ai écrit deux pièces de théâtre, des nouvelles et des poèmes, mais je st entais que tout ça n’était pas bon et qu’il fallait que je travaille encore beaucoup. Bien souvent j’ai failli perdre pied, mais je sentais obscurément que mon temps n’était pas encore venu. Par la suite, tout s’est arrangé comme malgré moi. Ainsi, lorsque j’ai rencontré Georges Haldas, qui m’a proposé de publier mon premier livre, l’on aurait dit que les circonstances me souriaient enfin parce que j’y étais prêt. »
Quant à la réaction de mon entourage, elle fut variée. Du côté de ma famile adoptive, composée de gens très simples, on ne savait pas trop ce que cela représentait. En revanche, la famille de ma femme l’a beaucoup moins bien toléré. Etant alors assoiffé d’affection, j’ai beaucoup souffert du refus qu’on opposait à mon choix. Mais cela ne m’a jamais fait dévier de ma voie. C’est curieux, parce qu’autant je puis apparaître comme quelqu’un de détruit par le doute, autant j’ai cette opiniâtreté du paysan qui se dit qu’après avoir ouvert un sillon c’est jusqu’au bout qu’il faut aller.
— La reconnaissance publique découlant de vos succès récents a-t-elle compté pour vous ?
— Cela m’a fait, sans doute, beaucoup de bien. J’y ai puisé un regain de confiance en moi, quand bien même je reste plein d’incrédulité devant ce qui m’arrive. En outre, et surtout, j’ai été très touché par l’abondant courrier que je reçois, qui me prouve que ce que je croyais être seul à endurer l’est souvent par des gens qui n’ont même pas les moyens de l’exprimer, et qui me témoignent leur reconnaissance pour avoir dit ce qu’ils ressentent, les aidant en somme à vivre.
— De ces longues années de tâtons reste aussi votre Journal. Ce que vous en publiez représente-t-il le tout ou seulement des morceaux choisis ?
— Tout est publié. Mais notez qu’à l’origine, ces notes que je prenais sur des feuilles volantes ne l’étaient pas du tout en vue d’une publication. Raconter mes journées ne m’intéressait aucunement. J’ai toujours conçu le joural comme un instrument de connaissance et de clarification.
— Vous avez fait, au cours de votre vie, quelques rencontres importantes. Il y eut d’abord le peintre Bram Van Velde, et Beckett aussi vous a fortement marqué. Qu’en retenez-vous aujourd’hui ?
— L’émotion est, pour moi, ce qui prime à tous égards. De là vient que je n’ai jamais été attiré par les recherches de l’avant-garde littéraire, trop sophistiquées à mon goût. En revanche les oeuvres de Beckett ou des artistes silencieux tels Ubac ou Bram Van Welde m’ont touché en cela qu’elle sont traversées par la même aspiration à l’immuable. Parmi les écrivains d’aujourd’hui, ce fut en outre une joie de découvrir les livres de Christian Bobin. qui sait dire des choses essentielles dans un langage tout simple et primesautier, d’une fraîcheur qui m’émerveille. Trop souvent on voit des oeuvres qui naissent de la culture ou du talent, mais qui ne sont pas irriguées en profondeur. Ma propre solitude a pris fin dès lors que j’ai découvert Tchouang-tseu. Ceci dit, je crois que l’aventure humaine est une. On peut mettre ainsi, côte à côte, des passages de Beckett, de Saint Jean de La Croix ou de Tchouang-tseu pour former un texte d’un seul tenant. Dans le même éat d’esprit, et pendant des années, j’ai rêvé de concentrer, en un seul poème, tout ce qu’au monde j’avais à dire…

14. Pour l’amour de soi

Des Chants de l’amour de soi à Ceux qu’on oublie difficilement, le jeune poète japonais Takuboku (1886-1912) nous reste plus proche, en sa rage individualiste, que maints de nos contemporains confits de narcissisme insipide…

Ishikawa Takuboku pleure beaucoup dans le cycle poétique de L’Amour de moi – titre choisi dans la traduction fort élégante de Tomoko Takahashi et Thierry Trubert-Ouvrard, auquel Yves Marie-Allioux, moins littéraire et probablement plus proche de l’original, préfère les Chants de l’amour de soi, constituant la première partie du recueil intitulé Une poignée de sable, désormais classique de la poésie japonaise au même titre que l’œuvre d’un Rimbaud.
Un tanka résume le mélange très particulier de tristesse et de drôlerie qui caractérise le ton du jeune poète mal dans sa peau de citoyen révolté, de mari et de père: «Larmes larmes / Que c’est mystérieux ! / Comme je le lavais avec des larmes mon cœur a voulu faire le pitre»…
Dans la foulée, on peut rappeler que le tanka est un bref poème traditionnel, de forme un peu plus ample que le haïku, et passablement rénové par Takuboku qui l’accommode à tous les instants fugitifs ou transitoires de la vie quotidienne, entre autres «minutes heureuses» et cris ou chuchotements.
Larmes du fils: «En salivant sur un morceau de terre / j’ai modelé une effigie de ma mère en train de pleurer / Non mais quelle tristesse!» Ou encore : «Pour plaisanter j’ai pris ma mère sur mon dos / elle était si légère que j’en ai pleuré / avant d’avoir fait trois pas»…
Larmes ravalées. «Ressentant une angoisse profonde / je me fige / et finis par me masser doucement le nombril». Larmes de l’esseulé: «Seul face à l’immensité de la mer / sept huit jours / pour pleurer j’aurai quitté mon foyer». Larmes de crocodile métaphysique: «Oh la tristesse de ce sable sans vie! / Ce doux bruit / quand on le saisit avant qu’il ne tombe d’entre les doigts».
Ou cette lucidité sur soi qui est le contraire du narcissisme complaisant: «Lorsque j’entends des flatteries / de colère se soulève mon cœur / Trop se connaître soi-même quelle tristesse!».
Ou cette bonne rage contre ceux qui l’ont humilié: «Ah que ceux qui ne fût-ce qu’une fois m’ont fait baisser la tête / que tous ces gens crèvent! / m’est-il parfois arrivé de souhaiter».
Ou cette colère du jeune homme contre la société inégalitaire et matérialiste qu’il exècre: «Insupportables sont les visages serviles de mes compatriotes / tels qu’ils apparaissent à mes yeux aujourd’hui / je m’enferme chez moi»…

Phosphorescences quotidiennes

Les citations des Chants de l’amour de soi que je viens de recopier ici proviennent de la version d’Une poignée de sable signée Yves-Marie Allioux, qui a accompagné sa traduction d’une série de notes explicatives très précieuses et d’une postface non moins éclairante, intitulée Ishikawa Takuboku ou la phosphorescence de la vie courante, par allusion au discours prononcé à Stockholm par Patrick Modiano à la remise de son prix Nobel de littérature.

Cet extrait en oriente le propos: «J’ai toujours cru que le poète ou le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était caché en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne»…

Où la poésie transcende la méconnaissance

L’idée que la poésie ne soit qu’une sorte d’enjolivure du réel, ou qu’un rébus cérébral à usage d’élite, perdure aujourd’hui du plus basique (la pseudo-poésie déferlant sur les réseaux sociaux) au plus raffiné (la «poésie poétique» plus ou moins instituée), et c’est contre cela que réagissait Takuboku en affirmant que «la poésie ne doit pas être une soi-disant poésie» mais «doit être une relation rigoureuse des variations de la vie émotionnelle de l’être humain (il doit toutefois exister une expression plus adéquate), un journal tenu en toute honnêteté»…

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15. Albert Cohen ou la fusion des contraires

Partagées par une dualité fondamentale, la vie et l’œuvre du grand écrivain trouvent leur unité dans le miracle d’une écriture fondée en humanité et visant un idéal fraternel. Anne Marie Jaton, dite la Professorella, après ses remarquables approches de Cendrars, Bouvier, Cingria, Chessex ou Queneau, éclaire les deux faces d’une œuvre de folle verve et de noire lucidité.

C’est d’abord l’histoire, à valeur de scène primitive, d’un garçon de 10 ans sortant à peine des verts paradis où il fut l’enfant-dieu de sa mère, pour se trouver soudain confronté à l’abjection de notre drôle d’espèce.
Cela se passe en 1905 dans une rue de Marseille où la famille Coen s’est réfugiée à la suite de graves persécutions antisémites en l’île de Corfou, et voici qu’un camelot, vantant dans la rue les vertus d’un détachant «universel», s’en prend soudain au gosse à teint bistre et boucles noires du premier rang en lequel il identifie un «youpin», qu’il houspille avant de lui conseiller d’aller voir à Jérusalem s’il y est…
Comme nul ne prend, alors, la défense de l’enfant insulté, celui-ci vit l’agression comme une révélation de sa «différence» et d’un motif possible de rejet et d’exclusion. Un an plus tard, le Juif Dreyfus sera innocenté, au soulagement du père Coen, mais l’antisémitisme fera désormais partie de la vie d’Albert, ajoutant plus tard un h à son nom, même s’il n’est pas lui-même un Juif pratiquant, véritable macédoine identitaire à lui seul puisqu’il est Gréco-Turc par son père et Vénitien par sa mère, Genevois d’adoption à l’âge d’amorcer des études de droit, et ensuite Français de culture, Occidental aimant et détestant l’Occident (où Goethe et Mozart n’excluent pas Hitler) comme il aime et déteste sa filiation juive, jamais réconcilié avec un Dieu qui a «vu» l’anéantissement du ghetto de Corfou et les camps de la mort sans lever le petit doigt.
Dès ses premiers poèmes (répudiés par la suite), Albert Cohen a d’ailleurs marqué sa distance par rapport au Dieu biblique. Cependant, toute sa vie durant, une espèce d’inquiétude «pascalienne» le hantera, liée à la place de l’homme sur cette terre, cerné de mystère dès sa naissance et conscient, voire obsédé (c’est son cas) par l’idée de la mort, parfois même tenté par le suicide.
Ma sœur, passeur (e), la Professorella…
Le féminin de passeur est, en langue inclusive, passeure, mais je lui préfère quant à moi, s’agissant d’Anne Marie Jaton, le surnom de Professorella, au motif que celle-ci, issue de milieu lausannois plus que modeste, devenue titulaire de la chaire de littérature française à la prestigieuse faculté des lettres de Pise, incarne elle aussi, à mes yeux, le miraculeux mariage des contraires par sa façon de conjuguer l’érudition joyeuse et l’intelligence du cœur, avec une vraie passion de transmettre.
Or me demandant ce qui l’a intéressée chez Albert Cohen après ses livres consacrés à Cendrars et à Nicolas Bouvier, à Jacques Chessex et à Raymond Queneau, je me dis là encore: le mariage des contraires. De Cendrars, en effet, elle a montré la double nature épique et mélancolique; de Nicolas Bouvier, le mélange de curiosité universelle et de repli inquiet; de Chessex, la sensualité revendiquée et l’ombre puritaine; de Raymond Queneau, l’apparente fantaisie et la gravité secrète.
Autant dire qu’il n’est pas si étonnant que cette universitaire atypique couverte de chats et de chiens, épouse d’un vieux sage du barreau italien qui ne fut pas pour rien dans la fondation des auberges de jeunesse de la réconciliation européenne, fasse ami-ami avec le fringant Solal, l’adorable Ariane de Belle du seigneur, les Valeureux de Céphalonie et toute la smala des personnages de Cohen.
Anne Marie Jaton est, en outre, une lectrice infiniment poreuse, capable d’autant d’attention à l’égard du dernier épisode de la série du commissaire sicilien Montalban qu’à la réflexion proposée par René Girard sur le mimétisme amoureux. C’est ce qui fait de sa lecture d’Albert Cohen une possible (re)découverte vivifiante.
Entre l’alcôve, le bureau et les camps.
Lorsque son fils Albert étudiait le droit à Genève, non sans courtiser diverses dames avant d’en trouver une dans la bonne société calviniste, sa mère adorante, à Marseille, continuait de placer son couvert sur la table, en réservant les meilleurs morceaux à l’Absent au jour de son anniversaire. On peut ricaner, mais ce serait ne pas voir la grandeur quasi mythique de cette relation dont le père (ce gorille) est exclu, et qui prépare une singulière révision de ce qu’on appelle la passion amoureuse, telle que l’a décrite Denis de Rougeneont dans son fameux Amour et l’Occident.
La Professorella, à qui on ne la fait pas – on n’enseigne pas les subtilités de l’amour en littérature aux jeunes étudiants italiens férus de séries télévisées sans en tirer quelque expérience -, souligne justement l’importance de l’extravagante introduction de Belle du seigneur, fantastique illustration de la passion mimétique, avant de relever aussi le génie satirique d’Albert Cohen, dans son évocation des bureaux kafkaïens des institutions internationales où pontifie Adrien Deume – cela pour la tétralogie incluant Solal, Belle du seigneur, Mangeclous et Les Valeureux, qui ne devraient faire qu’un.
Solal le magnifique, dont le nom suggère la double nature solaire et solitaire, se déguise en vieillard hideux dans l’ouverture de Belle du Seigneur afin de séduire la belle Ariane qui lui a tapé dans l’œil lors d’une soirée. La mascarade introduit illico un thème récurrent de toute l’œuvre romanesque de Cohen, sur fond de comédie sociale tissée de mensonges : celui de notre réalité mortelle que nous ne cessons d’éluder. Ensuite le séducteur pourra revenir à la charge à visage découvert, mais c’est sa propre image, et celle de l’amour idéalisé, qui se fracassera après les feux de la passion, reflétant la vision pessimiste, voire parfois désespérée, de l’écrivain qui, là encore, produit un flamboyant chant d’amour au revers désenchanté.
Et puis il y a la mort semée par les hommes, à l’horizon de l’histoire avec une grande Hache. Dans la partie de l’œuvre qu’Anne Marie Jaton appelle «les œuvres du moi», et plus précisément dans Ô vous frères humains, Albert Cohen a parlé des camps de concentration, comme le narrateur des Valeureux
exprime son horreur au moment du départ de ses cousins pour Marseille : « Soudain me hantent les horreurs allemandes, les millions d’immolés par la nation méchante, ceux de ma famille à Auschwitz et leurs peurs, mon oncle et son fils arrêté à Nice, gazés à Auschwitz ».
Et dans ses Carnets de 1978, trois ans avant sa mort, c’est à Dieu lui-même que l’écrivain s’adresse en revenant sur l’incompréhensible horreur : «Tu as accepté tant de malheurs sur le peuple de Ton choix. Auschwitz, Dachau, Treblinka. Tant de malheurs injustes et tant de bonheurs immérités. Seigneur Dieu, explique Ton silence, justifie Ton indifférence».
Et la Professorella de conclure : «C’est sur cet appel, sur l’évocation de cette obscure énigme, l’une des plus angoissantes du 20 et du 21e siècles et sur laquelle se sont interrogés théologiens et philosophes – en particulier Jans Jonas dans Le concept de Dieu après Auschwitz – que se termine l’œuvre du moi».
Sur le même thème, Anne Marie Jaton a publié, en 2015, avec Fabio Ciaralli, un passionnant aperçu de la littérature suscitée par l’extermination, où les témoins directs, de Primo Levi à Imre Kertsez ou Elie Wiesel, Etty Hillesum ou Charlotte Delbo, ont osé exprimer, avec leur âme et leurs tripes, mais aussi leur talent, en écrivains ou en poètes, ce qu’on croyait indicible.
Terrible traversée que celle de ce livre (non encore traduit en français), qui s’achève sur un poème de Charlotte Delbo faisant écho à l’appel de Cohen à ses frères humains en nous interpellant d’un déchirant Ô vous qui savez : «Vous saviez que les pierres des routes ne pleurent pas / Qu’il n’y a qu’un seul mot pour l’épouvante / Un seul mot pour l’angoisse ? Vous saviez que la souffrance n’a pas de limite / L’horreur aucune frontière ? / Vous le saviez, vous qui savez ? »
La fraternité au bout de la nuit
Mais on verra que les Valeureux incarnent aussi cette forme d’amour «malgré tout» que représente l’humour, sur la face lumineuse de l’œuvre, et que toutes les contradictions liées à la condition humaine, la dualité des individus, la méchanceté née de la peur ou du besoin de dominer, les fractures culturelles ou les dissensions idéologiques peuvent être dépassées.
Il ne s’agit pas de dorer la pilule mais d’aspirer, selon l’expression de Cohen lui-même, au «mariage miraculeux des contraires». Le macho Solal reste à certains égards un enfant, les personnages les plus vivement épinglés par le satiriste, tel le pauvre Adrien Deume, ont droit finalement à la même tendresse que le père de l’écrivain, longtemps perçu comme un rival écrabouilleur.
Parfois déconcertante par son baroquisme échevelé à l’orientale, les monologues pléthoriques d’Ariane ou ses dissonances musicales à la Mahler, l’œuvre d’Albert Cohen, dont le langage est à la fois de sel et de miel, selon l’expression de la Professorella, est finalement concertante en cela qu’elle exprime «en musique» qu’un accord avec le monde, et même avec notre terrible espèce, ne relève pas que du pipeau…

Anne Marie Jaton. Albert Cohen, le mariage miraculeux des contraires. Presses polytechniques et universitaires romandes, collection Le Savoir suisse, 121p

Anne Marie Jaton et Fabio Ciaralli. Andata e (non) ritorno, la letteratura dello sterminio fra storia e narrazione. Edizioni ETS, 2015.

(Dessin: Matthias Rihs.)

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16. L’innocence perdue

À propos de Pastorale américaine, de Philip Roth, premier volet d’un triptyque magistral.

C’est le roman d’un Américain modèle, sûr d’être un type bien, qui se fait cracher à la gueule et démolir par sa propre fille. C’est le roman des incendiaires des années 60 déboulant dans le salon bourgeois de Monsieur Bonhomme. C’est le roman du terrorisme exacerbé par l’idéologie. C’est le roman du traumatisme provoqué par le guerre du Vietnam. C’est le roman d’une rupture de filiation. C’est le roman d’une cassure profonde qui n’a pas affecté, cela va sans dire, la seule société américaine, mais dont les effets s’observent partout, aujourd’hui encore. C’est tout cela que Pastorale américaine, premier volet d’une trilogie aujourd’hui achevée.
Pastorale américaine est intéressant comme le sont les romans de Balzac. C’est d’ailleurs un roman balzacien. A l’ère post-post-moderne, cela pourrait faire un peu vieux jeu. Mais on continuera de lire Pastorale américaine bien après qu’on aura oublié le post-post-post-modernisme.
Intéressant, ce roman l’est à la fois par sa matière et par les points de vue qui modulent l’observation de celle-ci. La densité psychologique et sociale (je dirai même anthropologique pour faire plus sérieux) suffirait à en faire un roman passionnant sur une époque, mais la forme du récit et la position du narrateur aboutissent à ce qui me semble réellement un grand roman, transparent au premier regard (avec l’élan épique d’un Thomas Wolfe et la clarté d’un Hemingway) et développant en sourdine un un thème, fondamental pour le romancier, qui touche à l’énigme constituée par chaque individu et au moyen de surmonter ( ?) le malentendu de toute relation ou de tout jugement univoque.
Les grands romans ne courent pas les rues en cette fin de siècle, dont on puisse dire qu’ils cristallisent l’esprit d’une époque, comme il en fut des Illusions perdues de Balzac ou des Démons de Dostoïevski. Comme Balzac, Philip Roth ressaisit pourtant la matière sociale et psychologique de quatre décennies, aux States d’après-guerre, par le truchement d’un observateur d’une porosité sans limite.
A partir d’un microcosme (une famille d’artisans industriels gantiers de la banlieue de Newark) et d’un personnage à dégaine de héros de stade (le champion de lycée par excellence, splendide athlète blond surnommé le Suédois alors qu’il est juif, qui défie son père en épousant une catholique d’origine irlandaise), le romancier fait le portrait vivant, après la reddition du Japon, « l’un des plus grands moments d’ivresse collective » de son histoire, dont l’ « océan de détails » roule ses vagues puissantes et chatoyantes dans la première partie du livre, intitulée Le Paradis de la mémoire.
Or la mémoire ne travaille pas, dans Pastorale américaine, qui se poursuit en trois temps avec La chute et Le paradis perdu, de façon linéaire ou monophonique. D’entrée de jeu, nous savons que le narrateur (l’écrivain Zuckerman bien connu des lecteurs de Roth, la soixantaine et se remettant d’un cancer – comme l’écrivain) se trompe en ce qui concerne le Suédois, idole de sa jeunesse qu’il retrouve en 1995 et qui lui montre la façade la plus rutilante alors qu’il est mourant et porte en lui le secret d’une défaite.
L’histoire de ce secret, constituant la trame du roman, devient alors, par delà la mort du « héros », le fait du romancier, dont la réalité imaginée revivifie la partie supposée « réaliste » du tableau d’époque. Ainsi, à la première image du parfait Américain figurant « l’incarnation de la platitude », se substitue celle d0un homme beaucoup plus complexe et attachant, type du bâtisseur de bonne foi formé à la longue et difficile discipline du métier de son père (lequel métier nous vaut un véritable « reportage » balzacien sur les gantiers de Newark, dont la déconfiture adviendra lors des cataclysmes sociaux de Newark) et dont les affaires prospères ne font que matérialiser son loyalisme tous azimuts.
Face à cette Amérique positive, la révolte de Merry, fille adorée du Suédois, relève du mystère dostoïevskien ou de ce que René Girard appelle la « médiation interne », et c’est alors que Pastorale américaine s’enrichit d’une composante réellement tragique puisque la « pureté » de la jeune fille va conduire successivement à l’attentat politique et à son autodestruction « mystique ».

« Qui de nous a connu son frère ? Lequel d’entre nous a déjà pénétré dans le cœur de son père ? Qui de nous ne demeure à jamais étranger et seul ? », peut-on lire en exergue à L’Ange exilé de Thomas Wolfe, grand roman du rêve américain de la première moitié du XXe siècle dont le Suédois paraît sortir avant que de perdre son innocence, sans pénétrer le cœur de son propre enfant, dans ce roman des illusions perdues que constitue Pastorale américaine.

Philip Roth. Pastorale américaine. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun. Gallimard, coll. Du monde entier, 1999. 433p. Disponible en poche Folio.

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17. Enfances d’un sage

À propos de La Leçon interrompue de Hermann Hesse.

L’arrière-fond de toutes ces nouvelles se partage entre l’enfance et les années d’apprentissage de l’auteur, dans un climat mêlé d’effusion radieuse et de mélancolie.De l’un à l’autre des cinq récit très judicieusement rassemblés ici et traduits par Edmond Beaujon sous le titre de celui qui clôt le volume, l’on se balade de fait dans le même univers de sensations et de rêveries dont on dirait qu’ol émane des paysages d’Allemagne méridionale chantée par les romantiques, de Tübingen à Calw et jusqu’aux rives du lac de Constance.

Loin de constituer, au demeurant, des souvenirs d’enfance ou de jeunesse au sens conventionnel, ces récit nous proposent, sous des angles forts différents – deux d’entre eux datent des débuts de l’écrivain, tandis que les trois autres sont du septuagénaire –, une méditation marquée au sceau du temps sur les évènements , significatifs ou parfois insignifiants, qui ont contribué à façonner la personnalité de l’auteur.

On sent à l’évidence, dans les trois nouvelles extraits des proses tardives –composées en 1948 et 1949 -, des préoccupations faisant écho à la crise de conscience européenne dont Hesse fut un témoin solitaire et non conformiste, mais le fond de sa perception du monde et des êtres n’en apparaît pas moins d’un seul tenant dans l’ensemble de l’ouvrage, et notons alors la remarquable maturité intérieure du jeune écrivain qui compose, entre 19 et 26 ans les deux parties de Mon enfance.

Dès ces années, Hermann Hesse a de son enfance une image où le symbole prime sur l’anecdote. Interrogeant ses souvenirs les plus reculés, jusqu’en deça de la troisième année, à la façon d’un Andrei Biély dans Kotik Letaev, l’auteur cherche à cristalliser la figure de contemplation de cet âge d’or.

L’enfant essentiel

Cela étant, Hesse se garde bien d’idéaliser une enfance où le mal à sa part, sa nostalgie l’y portant non parce qu’il y situe le lieu de la parfaite innocence, mais parce que chaque chose y a encore sa fraîcheur et sa densité, sa part de gravité et de mystère. L’enfant que sa mère berce de contes merveilleux, et dont le père dirige la curiosité avec la plus grande bienveillance, pose en toute ingénuité les premières grandes questions de la vie : d’où viennent la pluie et la neige ? Pourquoi sommes-nous riches alors que notre voisin le ferblantier est pauvre ; et quand on meurt, est-ce pour toujours ? Interrogations qui associent, sous le même signe de l’absolu, l’enfant et le sage.

Et l’écrivain de relever alors que «l’existence de bien des personnes gagnerait eu sérieux, en probité, en déférence, si elle conservaient en elles, au-delà de leur jeunesse, quelque chose de cet esprit de recherche et de ce besoin de questionner et de définir».

Rien de mièvre, en outre, dans cette remémoration des expériences enfantines de l’auteur : qu’il s’agisse du premier affrontement sérieux opposant le garçon aux siens, du souvenir de la mort précoce d’un de ses camarades de jeu, de certaines missions le délivrant momentanément de sa prison scolaire (dans La leçon interrompue) pour le confronter aussitôt après à la fatalité qui s’acharne sur certains destins, ou d’une scène lui révélant (dans Le mendiant) la probité digne et charitable à la fois de son père, Hesse se garde, dans ves rêveries méditatives, et du prône moralisateur et du seul charme incantatoire de la narration.

Une réelle magie se dégage pourtant de la plus accomplie de ces nouvelles, intitulée Histoire de mon Novalis. Dans une tonalité qui l’apparente aux romantique allemands, ses frères en inspiration, le jeune Hesse (qui avait alors vingt-trois 23 ans) se plaît, par la voix d’un aimable bibliophilr, à retracer, de mains en mains, l’itinéraire d’une « quatrième augmentée » datant de 1837, des œuvres de Novalis, imprimée à Stuttgart sur papier Java… L’on fait alors connaissance, à Tübingen, de braves étudiants jurant « par le Styx » et rêvant à de blondes et pures fiancées, de studieux précepteurs et de compères chantant leurs joyeux refrains sous les tonnelles – tout cela fleurant bon les nuits claires et mélancolique.

La perte de l’innocence

Trois des récits insérés dans La Leçon interrompue datent d’après la Deuxième Guerre mondiale. Irréductible non converti, le vieux sage auxquels fut décerné le prix Nobel de littérature en 1946, parle non sans amertume de l’impossibilité de raconter des histoires en toute innocence, comme cela se pouvait encore au siècle passé. L’ambiguïté et le doute frappant désormais toute chose, la narration ne peut plus, décemment, ne pas tenir compte des bouleversements de l’époque. «Ce n’est que très lentement, note l’écrivain, et malgré moi, que arrivais, avec les années, à constater que mon mode d’existence et ma conception du récit ne correspondaient plus l’un à l’autre; que par amour de la narration bien faite, j’avais plus ou moins déformé la plupart des événements et des expériences de ma vie, et que je devais ou bien renoncer à écrire des histoires ou bien me résoudre à devenir un mauvais narrateur. Mes tentatives en ce sens, à partir de Demian et jusqu’au Voyage en Orient, me conduisirent toujours plus loin hors des voies de la bonne et belle littérature narrative.

Dans La leçon interrompue, le lecteur sentira tout particulièrement ce passage d’un monde à l’autre, d’une conception de l’homme à l’autre, en dépit de la fidélité à soi-même d’une des grandes consciences de ce temps.

Hermann Hesse, La Leçon interrompue. Éditions Calmann-Levy, 1978.

 

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18. Lorsque l’esprit s’incarne

Après avoir lu Dans Khartoum assiégée d’Etienne Barilier…

Le génial romancier anglo-américain Henry James estimait que ce qui caractérise un grand roman tient au fait que tous les personnages y ont raison, et c’est ce qu’on se dit aussi bien en achevant la lecture du roman intitulé Dans Khartoum assiégée dont les protagonistes «historiques », semi-fictifs ou imaginés par l’auteur nous semblent avoir, sinon raison dans l’absolu, du moins leurs raisons respectives que le romancier détaille avec une remarquable équité, s’agissant par exemple d’une jeune religieuse italienne torturée ou d’un aristocrate français trafiquant d’ivoire et d’esclaves d’une abjection caractérisée, entre tant d’autres…
Au premier rang de tous, héros déjà fameux au moment où il est envoyé à Khartoum par le gouvernement anglais, le général Charles Gordon est lui-même l’incarnation d’une contradiction fondamentale en sa double qualité d’âme sensible et de militaire, mystique lisant tous les soirs l’Imitation de Jésus-Christ et comptant à son actif divers massacres « au nom de Sa Majesté », tendre avec les enfants et les animaux et non moins inflexible en sa fonction, notamment en Chine où il a réprimé la révolte des Taïpings dans le sang.
De la même façon, « face » à Gordon, qui ne le rencontrera jamais en personne, le chef de guerre « de droit divin » Mohammed Ahmed, dit le Mahdi (terme supposé tombé de la bouche même du Prophète, signifiant le Bien-Guidé) est à la fois un héritier de la plus haute spiritualité islamique (ses maîtres inspirateurs ont été les mystique soufis Al Ghazali et Ibn Arabi), le libérateur autoproclamé du peuple soudanais colonisé, un conquérant fanatique et un grand seigneur prêt à sauver la vie de son adversaire respecté au prix de sa conversion, sinon pas de quartiers au nom d’Allah miséricordieux !
Or tel est le premier mérite de ce roman : de camper sans parti pris (ou peu s’en faut, tant celui du Mahdi semble difficile à endosser jusqu’au bout) deux grandes figures «absolutistes» et des personnages «secondaires » non moins importants, qui constituent la chair vivante du roman de Barilier, illustrant le microcosme de Khartoum.
Ville «jeune» (elle n’a été fondée qu’en 1823) et décatie à la fois, menacée de ruine à tout moment en ses murs de terre croulant en boue, garnison de colonie anglaise finissante sous-traitée par le khédive égyptien, ramassis d’aventuriers pratiquant (notamment) les trafics d’ivoire et d’esclaves, avec quelque chose d’un rêve oriental, des jardins édéniques le long du Nil, une mission chrétienne à l’adorable chapelle franciscaine et des bordels, une place pour les exécutions publiques, des marchés bigarrés en veux-tu et des intrigues pourries en voilà : telle est Khartoum à cette époque même où Rimbaud traficote au Harrar…
Le pouvoir anglais, les religieux catholiques, les oulémas, les mercenaires égyptiens, les Soudanais dressés à la courbache ou ployant sous les dettes : un vrai souk en plan large. Et en cadre plus serré : quels personnages !
Voici donc, au masculin singulier, Hansal le consul d’Autriche-Hongrie, flanqué de sa femme soudanaise et figurant l’homme plutôt débonnaire et même bon ; le comte français Alphonse de Veyssieux, débarqué à Khartoum sans un sou, enrichi dans les trafics à la tête d’une armée de forbans, tenant les Noirs pour des «singes» et cependant passionné de cartographie et d’ornithologie ; Pascal Darrel l’ancien communard, journaliste et écrivain qui voit en le Mahdi un révolutionnaire incarnant l’avenir de l’Afrique ; ou l’archéologue autrichien Karl Richard Lepuschütz en quête d’une élucidation « sur le terrain » de l’écriture méroïque, langue non encore déchiffrée de l’antique royaume de Koush…
Ou voilà, au féminin pluriel, si l’on passe un peu vite sur une lady anglaise anti-esclavagiste entichée (pas pour longtemps) de Gordon : la figure lumineuse de Marie, fille de Darrel vouée à la garde de son père et au service des enfants – du pur Barilier ; ou sœur Matilda, pendant féminin du général, en plus impénétrable – elle lit le nihiliste Leopardi et tentera de s’ouvrir les veines –, et au sort final non moins affreux…
Enfin, à part celles-ci et ceux-là, sortis de l’imagination du romancier : trois « anges » d’innocence au destin également déchirant, en les personnes des jeunes James et Lual, qu’on pourrait dire les fils adoptifs de Gordon ; et de sœur Concetta venue de Vérone toute soumise au service de son Seigneur doux et tombée aux mains des mahdistes qui lui réservent une fin de martyre relatée dans l’un des plus beaux et terribles chapitres du roman, intitulé « Nativité »…
La tragique prise de Khartoum en janvier 1885, par les troupes du Mahdi, fait figure aujourd’hui de « scène primitive » d’un affrontement à la fois terrestre et « cosmique » qui n’en finit pas de ravager le monde contemporain, quand bien même l’origine du conflit remonterait à la nuit des siècles.
Une métaphore astronomique marque d’ailleurs l’ouverture du roman sous la forme d’une comète dont l’apparition sera interprétée fort différemment (!) par les uns et les autres, présage de victoire ou de déroute ; et c’est bien de la multiplication des points de vue, que se nourrit ce roman combinant la vue générale (de Sirius, sinon de la comète) et l’immersion nous faisant croire que nous sommes, lecteurs, plongés dans le maelström humain de cette ville dont la topologie se construit comme « autour » de nous…
Friedrich Dürenmatt – que Barilier a beaucoup traduit, soit dit en passant, et auquel il fait un clin d’œil en inventant le couple de serviteurs nubiens Hamza & Hamza employés par l’infâme Veyssieux – disait écrire entre le cendrier et l’étoile, et de même pourrait-on dire que Barilier écrit entre le cognac, qu’il fait boire à Gordon de manière compulsive, et le cosmos où son personnage lit son propre avenir «éternel» entre deux méditations empruntées au cardinal Newman, mystique et poète.
Dans l’essai percutant intitulé Vertige de la force, paru en 2016, Étienne Barilier a déjà montré sa parfaite connaissance du « sujet islam » en abordant, avec une rare largeur d’esprit, la question de la violence par « devoir sacré » englobant celle des croisés chrétiens, de l’Inquisition espagnole ou du djihadisme actuel.
Or Dans Khartoum assiégée nous fait passer de l’essai au roman filtrant tous les aspects de la réalité, laquelle est captée, dans sa profusion, par le détail. Comme on se rappelle l’épisode, dans Tintin, du sparadrap collé au nez ou au talon du capitaine Haddock, le roman de Barilier grave en notre mémoire une profusion de détails significatifs.
«Laissez venir l’immensité des choses», disait Ramuz, et c’est, pour ne prendre que ces exemples, le recours récurrent de Gordon l’ascète à sa bouteille de cognac, ou le télescope avec lequel, juché sur le toit de son palais comme un veilleur à la Garcia Marquez, il surveille la progression des troupes du Mahdi par-delà les eaux du fleuve.
Du détail à l’ensemble, le romancier se fait ainsi ingénieur, stratège au fait de la pose des mines et du consolidement des fortifications, peintre orientalisant (une scène fameuse de danse du ventre où l’archéologue se fait plumer par ceux qui sont supposés le guider), érudit ou théologien (Barilier est fils de pasteur comme Dürrenmatt), historien ou sondeur d’abysses métaphysiques…
Si tous les personnages de ce roman ont raison, c’est que le romancier est allé partout à leur rencontre et à leur écoute. Aucun détour, aucune digression, aucune invention romanesque n’y sont gratuits. Tout sonne juste parce que tout est vrai. On devine l’énorme documentation accumulée par l’auteur pour aboutir à cette prodigieuse masse d’informations filtrées, dont le poids ne se fait jamais sentir, alors que la tension et l’émotion montent quand le siège impose famine après force trahisons et fuites in extremis, jusqu’au grand massacre final.
Or une sorte de basse continue traverse tout le roman, qu’on pourrait dire la conscience lucide du tragique de la condition humaine, vécue par Gordon comme une inguérissable douleur d’enfance et une mort annoncée et finalement assumée « pour l’honneur » non sans augmenter l’horreur imposée aux autres, présente aussi chez l’athée Darrel et muettement subie par la religieuse Matilda qui se défénestre pour échapper à la meute des violeurs – et dans la mêlée ce sera Gordon décapité, des dizaines de milliers d’innocents à ajouter aux « dommages collatéraux » des causes diverses, le Mahdi mort peu après du typhus mais son sang roulant dans les veines de ses descendants revenus au pouvoir, bénis en 1990 par un certain Ben Laden, et sus aux impies !
Comme je l’ai rappelé à propos de Martin Amis, René Girard a décrit, dans Mensonge romantique et verité romanesque, le processus qui, dans la création littéraire, tend à une façon de purification spirituelle, et c’est cette élévation que nous vivons, précisément, par-delà la montée aux extrêmes des derniers chapitres de ce roman, où la tragédie historico-politique se trouve à la fois dite dans le moindre détail, jusqu’à l’atroce, et comme sublimée par le chant du poète.
Dans Khartoum assiégée, cinquante-troisième livre d’Étienne Barilier, constitue sans doute le chef-d’œuvre de l’écrivain à ce jour. Pas un roman de cette envergure n’a été publié en Suisse depuis C. F. Ramuz et Max Frisch, et quel équivalent en France actuelle ?
Il y avait de l’enfant de chœur inspiré et du pur-sang farouche dans les premiers romans de Barilier (surtout Laura et Passion, d’une ligne ardente et pure), évoquant les premiers feux de l’amour juvénile (dès Orphée et L’Incendie du château) ou les vertiges du mimétisme (avec le voyeur de Passion), et la figure du junger Bursche surdoué, tiraillé entre la quête du « grand pourquoi » et les occurrences du couchage, court à travers le labyrinthe romanesque de l’écrivain outrageusement fécond (le milieu littéraire romand lui reprochera de trop écrire, et il répondra dans le percutant Soyons médiocres !), mais parallèlement se développeront des essais de haute volée qui font de lui l’un des humanistes européens les plus remarquables, dans la filiation de Denis de Rougemont.
Un premier sommet, dans l’œuvre romanesque, sera atteint avec Le Dixième Siècle, splendide évocation de la Renaissance italienne dont les personnages, cependant, de Laurent le Magnifique à Pic de la Mirandole ou Machiavel, en passant par Savonarole et Michel-Ange, ne seront pas tout à fait incarnés «en pleine pâte », à proportion et dans le mouvement fondu du roman. Or ce travers persistera dans les romans ultérieurs de Barilier, comme si la grande intelligence et la vaste culture de l’auteur le contraignaient encore et l’empêchaient de toucher au « mystère de l’incarnation », si j’ose dire, qu’il atteint en revanche avec son dernier livre que son premier éditeur Vladimir Dimitrijević, notre cher Dimitri, devrait apprécier de son balcon en plein ciel…
(Ce texte est extrait du recueil de Lectures et Rencontres intitulé Les Jardins suspendus, paru en 2018 aux éditions Pierre-Guillaume de Roux)

***

19.L’honneur de la Russie

Mikhaïl Chichkine en résistance non surveillée

Mikhaïl Chichkine (Yvonne Böhler)

Avec Le cheveu de Vénus, écrit entre Zurich et Rome, fêté en Russie et traduit en Chine après avoir été déclaré « meilleur livre de l’année », Mikhaïl Chichkine a signé un grand roman marqué au sceau du génie poétique.Entretien avec Mikhaïl Chichkine. Zurich, le 31 août 2007.

C’est un extraordinaire concert de voix que le troisième roman de Mikhaïl Chickkine, après La Prise d’Ismail (Fayard, 2004) qui lui valut déjà le Booker Prize russe. Amorcé à Zurich dans un bureau d’accueil pour requérants d’asile où le protagoniste (comme l’auteur d’ailleurs) fait office de traducteur, un jeu vertigineux de questions-réponses plonge le lecteur dans la mêlée du monde et des siècles, de Tchétchénie en Grèce antique, via la Russie blanche d’une cantatrice centenaire et Rome où mènent tous les récits. Déjà connu du lecteur francophone pour sa mémorable virée Dans les pas de Byron et Tolstoï (Paru chez Noir sur Blanc et lauréat du Prix du meilleur livre étranger 2005), et pour son captivant panorama de La Suisse russe (Fayard, 2006), Mikhaïl Chichkine incarne la nouvelle littérature russe dans ce qu’elle de moins frelaté. C’est sur une terrasse d’Oerlikon que nous l’avons rencontré à la veille de son départ pour les Etats-Unis, où il va passer quatre mois.
– Quelle sorte d’enfant avez-vous été ?
– On ne me l’a jamais posée en interview, mais c’est une bonne question. Je crois que tous les écrivains ont la même enfance, plus solitaire que les autres, passée à jouer avec les livres. Ils lisent, et ensuite, n’ayant plus de livres avec lesquels jouer, ils en écrivent. Mes parents étaient séparés. Ma mère, prof de littérature et directrice de l’école que je fréquentais, n’avait pas de temps à me consacrer. Mais les livres étaient là, dont mon frère, de six ans mon aîné, était lui aussi fou. Lorsque j’avais douze ans, c’est lui qui m’ révélé les auteurs interdits. Des grands écrivains comme Pasternak ou Mandelstam étaient alors proscrits ou introuvables, sauf en versions épurées. Lorsqu’il s’est agi de dissidents à la Sakharov ou Soljenitsyne, mon frère est entré en conflit avec ma mère, que sa fonction obligeait à être du parti, lequel symbolisait pour nous la société du mensonge. Je me suis bientôt rallié à mon frère, qui s’est retrouvé en prison à cause de ses idées. Quant à l’écriture, j’y ai accédé de manière presque inconsciente, puisque j’ai composé mon premier roman à neuf ans. Il faisait une page. Ma mère, d’abord ravie, a changé de visage lorsqu’elle a lu ce que j’avais écrit, me recommandant aussitôt de parler plutôt de choses que je comprenais. Le thème de mon roman était la séparation… Depuis lors, je n’écris hélas qu’à propos de choses que je ne comprends pas. (Rires)
– Pourquoi avez-vous choisi d’étudier l’allemand ?
– Je ne l’ai pas choisi : j’aurais préféré l’anglais. Mais au lycée, c’étaient les meilleurs qu’on choisissait dans la section anglophone, et les autres étaient bons pour l’allemand. Je n’étais pas mauvais élève, mais ma mère m’y a poussé pour faire taire les autres parents qui voyaient en moi une graine de dissident. Quoi qu’il en soit, cela m’a permis de découvrir Max Frisch, qui m’a fasciné en tant que premier représentant de la littérature occidentale. Ensuite j’ai lu en allemand Rilke et Hermann Hesse, entre autres granfds auteurs.
D’entre ceux-ci, lesquels ont le plus compté pour vous ?
– Comme adolescent, je ne pouvais lire que les classiques russes ou les auteurs soviétiques conventionnels, qui écrivaient une langue morte. Par ailleurs, certaines parties des œuvres de Boulgakov, de Babel ou de Platonov étaient accessibles. A seize ans. J’ai découvert un livre russe qui m’a estomaqué par son travail sur la langue : L’école des idiots de Sacha Sokolov, célébré par Nabokov. Des classiques aux modernes, ensuite je crois avoir tout lu de ce qui importe dans la littérature russe. Celle-ci m’apparaît comme un grand arbre. Les racines plongent dans la Bible et les textes sacrés. Le tronc est constitué par la littérature du XIXe siècle, et du tronc se jettent des branches et des rameaux dont nous sommes les petites feuilles vivantes et vibrantes… Au XXe siècle, il y a le rameau d’un génie sans descendance : Platonov. Une autre branche va de Tchékhov à Bounine, Nabokov et Sokolov, et c’est là au bout que pousse mon propre millimètre de feuillage…
– Votre livre est saturé de traces de contes, de légendes, de mythes et d’histoires de toute sorte. Cela remonte-t-il à votre enfance ?

– Pas vraiment, car les contes russes que nous lisions n’avaient plus rien de la source populaire, tout aplatis qu’ils étaient par les écrivains soviétiques. C’est plutôt comme adulte que je me suis intéressé à la source folklorique, notamment avec les contes réunis par Afanassiev. Cela étant, c’est à toutes les sources que je m’abreuve dans Le cheveu de Vénus, que j’ai conçu comme une sorte de « livre des livres ». J’ai voulu concilier, en outre, les deux traditions russe et occidentale. Dans la tradition, qui est celle du « petit homme » à la Gogol, l’auteur aime son personnage, comme un Dieu aimant ses créatures. Cette chaleur caractérise à mes yeux la littérature russe. A la littérature occidentale, j’ai emprunté l’art et les techniques complexes du roman contemporain.

– Entre Dostoïevski le « nocturne » et l’apollinien Tolstöi, comment vous situez-vous ?

– Dostoïevski est pour moi le plus « vital », mais littérairement Tolstöi est beaucoup plus important pour moi. Ceci dit, je refuse de choisir entre les deux. La prose de Dostoïevski est très mauvaise, que le français améliore peut-être ? (rires). Dès que j’ouvre un livre de Tolstoï, en revanche, je ne puis m’arrêter…

– Qu’avez-vous ressenti après avoir achevé Le cheveu de Vénus ?

– C’est mon troisième roman. Pour chacun d’eux, il m’a fallu six ou sept ans de travail, après quoi je me suis senti chaque fois dévasté, au milieu d’un monde en ruines, famille comprise. Après mon premier roman, j’ai pensé que j’avais tout dit. Puis le temps a passé, occupé à la rédaction d’un essai « de transition ».

– Pourquoi vous êtes vous installé en Suisse ?

– C’est à Moscou que j’ai rencontré ma première femme, traductrice originaire de Zurich, et nous y sommes venus pour lui simplifier la vie, avec notre enfant. J’ai donc écrit mes quatre livres les plus importants en Suisse, où je réside depuis 1995.

– Quelle impression vous font les Suisses ?

– Au commencement, je voyais en effet des Suisses, puis je n’ai plus vu que des êtres humains. C’est en général comme ça que ça se passe quand on séjourne dans un autre pays que le sien, nicht wahr ?

– Dans quelle mesure le protagoniste du roman, traducteur du russe dans un bureau d’accueil de requérants d’asile zurichois, est-il Mikhaïl Chichkine ?

– Comme le plus souvent dans un roman, c’est à la fois la même personne et un tout autre personnage…

– Quel a été le « sentiment » déclencheur du roman ?

– Le premier sentiment découlait de l’insatisfaction dans laquelle m’avait laissé La prise d’Ismail, mon roman précédent. Le thème principal du roman était la conquête de la vie. Le père, dans ce roman, dit au fils qu’on doit prendre la vie comme une place forte. La conquête se faisait à la fois à travers l’enfantement et les mots. Lorsque je suis venu en Suisse, se sentiment d’une vie à conquérir m’a quitté. A l’image de la « place forte » s’est substituée celles du temps et de la mort. C’est là contre que j’avais à combattre désormais. Le cheveu de Vénus est une lutte contre la mort par les mots, mais les mots eux-mêmes doivent être revivifiés. Et pour cela il n’y a que l’amour. En exergue, en complément d’une citation de Baruch, j’ai conclu sur une sentence de mon cru: « Car le Verbe a créé le monde et par le Verbe nous ressusciterons ». Dans ce livre se déversent toutes les cultures et se mêlent les voix de gens qui ont vécu en de multiples lieux et à de multiples époques.

– La femme joue un rôle très important dans votre roman. Le personnage de l’institutrice est-il inspiré par votre mère ?

– En partie. Plus largement, il incarne le sentiment maternel « à la russe », car les institutrices soviétiques remplaçaient la mère et marquaient les enfants par leur façon de « dire le monde ». C’est une incarnation de la patrie. La « matrie » russe (rires)… L’autre personnage du roman, Bella Dimitrievna, la chanteuse de romances qui a traversé tout le XXe siècle, a une source personnelle Peu avant sa mort, ma mère m’a en effet remis son journal. Alors qu’elle était étudiante, elle l’a tenu à l’époque la plus noire du stalinisme. Or elle ne disait rien des arrestations, des procès ou des camps. Cela m’a choqué et c’est ça qui m’a donné l’idée de développer ce journal d’une femme qui ne pense qu’à être aimée. J’ai voulu montrer que le silence de cette femme sur l’époque n’était pas de l’égoïsme mais une forme de combat vital contre les ténèbres. En outre, ce personnage répond à mon besoin de toujours de savoir ce qu’est une femme. Un romancier peut facilement s’identifier à un personnage masculin, mais une frontière le sépare de la femme, et j’ai voulu franchir cette frontière en rédigeant le journal de Bella. Lorsque j’étais en Suisse, j’ai pensé que je devais faire quelque chose avec ces archives familiales de ma mère, confiées à mon frère dont la maison de campagne a été détruite pas le feu. Cela m’a choqué et donné l’impulsion de composer ce journal d’une femme opposant son besoin d’amour à l’horreur du monde. Un autre modèle du personnage est une chanteuse célèbre, amie de mon père, qui a bel et bien vécu cent ans : Ysabella Yourieva, qu’on a redécouvert à l’époque de la perestroïka. Elle n’a rien raconté de sa vie, et je ne savais rien de Rostov, mais j’ai rencontré un vieil émigré à Lausanne qui avait beaucoup écrit sur cette époque. C’est de là que je sais tant de choses sur les lycées de jeunes filles de Rostov (rires).
– Un autre grand thème du roman est la trace de l’homme subsistant par l’écriture…
– Oui, songez à ces générations qui se sont succédées depuis l’Antiquité, dont rien ne reste, sauf quelques écrits. Mon personnage lit l’Anabase de Xénophon, et tout à coup, dans le flux du roman, les noms de héros grecs se confondent avec ceux des habitants massacrés d’un village tchétchène. C’est ainsi que se perpétue la mémoire de l’humanité…
– Que désignez-vous exactement par l’expression Mlyvo ?
– On trouve ce terme dans les livres traitant de mythologies sibériennes, qui désigne un « autre monde ». J’en ai un peu varié le sens, dans l’optique d’un monde parallèle, souterrain ou double, sans l’expliquer clairement. Mais les Russs eux-mêmes ne comprennent pas cette notion de Mlyvo. Or je pense que tout ne doit pas forcément être expliqué. Mon traducteur préféré, qui est chinois et sait le russe mieux que moi, m’a dit après avoir lu le roman qu’il l’avait lu et n’y avait rien compris. En fait, je n’écris pas de la prose mais de la poésie. Lorsque je parle la langue de Bella, c’est une chose à laquelle je me tiens, mais dès que je me laisse aller à ma langue, alors j’écris vraiment sans comprendre. Selon les manuels de russe, je dois mal écrire, mais toute poésie est fausse selon les manuels…
Mikhaïl Chichkine. Le Cheveu de Vénus. Traduit du russe (admirablement) par Laure Troubetzkoy. Fayard, 444p.

Au miroir de l’autobiographie

 

Après de grands romans couverts de prix et de mémorables essais, dont «La Suisse Russe», le plus helvète des auteurs moscovites nous revient avec un ensemble de textes personnels infiniment attachants évoquant sa mère, une impossible passion amoureuse, Robert Walser dans son «modeste coin» ou une visite à Montreux au fantôme de Nabokov, notamment.
Les circonstances particulières que nous vivons, depuis quelque temps, nous rappellent tous les jours, et à titre pour ainsi dire mondial, que notre vie ne tient qu’à un fil; et c’est cela même, dès son titre, que le dernier livre de l’auteur russe Mikhaïl Chichkine, bientôt sexagénaire et donc avec le début de recul d’un sage, nous suggère à son tour en filant la métaphore de manière bien concrète et vécue. De fait, c’est par le «fil» de la martingale de son manteau d’enfant que sa mère, un jour, l’a sauvé en le retenant au moment où il allait tomber d’un quai de gare sous le train; et longtemps l’idée que ladite martingale eût pu céder à ce moment-là hantera la chère mère de son souvenir à la fois angoissant et béni.
Ce bref épisode de la martingale s’inscrit dans la première des nombreuses «histoires» que raconte Mikhaïl Chichkine en s’adressant à son lecteur comme s’il se parlait à lui-même ou à ses enfants, et plus précisément encore à sa mère défunte avec laquelle il a vécu les séquelles d’un divorce, les rigueurs d’une autorité «sévère mais juste», comme on dit, jamais favorisé par cette institutrice et directrice d’école dont il dépendait directement; et plus tard les croissantes dissensions «politiques» opposant le fils, proche des dissidents, et sa mère fidèle au Parti jusqu’à en découvrir les failles et même la vilenie de certains camarades.
Cette première «histoire», à valeur d’exorcisme personnel et de quête d’un pardon mutuel, d’innombrables jeunes Russes de la génération de l’écrivain (né en 1961) qui assista à la chute du communisme, l’auront sans doute vécue, mais c’est en homme de cœur que Chikchine y revient, sans complaisance pour autant, avant de se lancer dans le récit d’une deuxième «histoire» aussi extraordinaire qu’emblématique.
Le dilemme entre Amour et Révolution
Rien de ce qui fut humainement vécu, au XXe siècle et même avant, entre la toute petite Suisse et la très grande Russie, n’est étranger à Mikhaïl Chichkine, un peu grâce à sa mère qui le poussa (contre son gré) à étudier l’allemand plutôt que l’anglais, avant qu’une jeune Helvète conjugue avec lui le verbe «aimer» et qu’il la suive à Zurich pour y vivre maritalement en exerçant un job de traducteur à l’accueil de ses compatriotes et autres migrants, ainsi qu’il l’évoque d’ailleurs dans un de ses romans et le préambule de deux essais de grand apport documentaire: Dans les pas de Byron et Tolstoï; du lac Léman à l’Oberland bernois (2005) et La Suisse russe (2007).
Or c’est en préparant ce dernier ouvrage que Mikhail Chichkine «tomba» sur un lot de six mille lettres et cartes postales dont l’échange constitue un poignant roman d’amour «empêché» entre deux futurs médecins tombés amoureux l’un de l’autre pendant leurs études: la Russe passionnée Lydia Kotchetkova et le brave Fred Brupbacher, tous deux férus d’idées nouvelles, celui-ci participant plus tard à la fondation du parti communiste suisse et celle-là, figure du parti socialiste –révolutionnaire, flirtant à un moment donné avec les terroristes.
Mélange de passion folle et de douceur mélancolique, le récit des amours de Lydia Kotchetkova et de Fritz Brupbacher évoque à la fois les «démons» de Dostoïevski et les récits de Tchekhov. Du premier, Lydia incarne en effet les héroïnes idéalistes indomptables, et du second elle réitère l’expérience terrifiante de la réalité russe à laquelle, devenue médecin dans un trou de province, elle se frotte tous les jours jusqu’à désespérer des moujiks ivrognes et pillards; et le bon Fritz, qui aimerait bien vivre plus tranquillement avec elle après leur voyage de noces catastrophique à Venise (elle est maladivement horrifiée par la chair) est lui-même un médecin des pauvres à la manière du bon Anton Pavlovitch. Enfin, déçue par ses camarades révolutionnaires autant que par le peuple idéalisé, elle finira dans la solitude, s’accusant de stupidité et demandant pardon à son cher Fritz qu’elle n’a su aimer qu’à distance…
Robert Walser, entre oubli et adulation posthume
Avant de faire figure aujourd’hui d’auteur «culte», au point qu’un certain mythe assez convenu en magnifie parfois l’image à outrance, Robert Walser fut successivement un jeune écrivain des plus originaux, au talent reconnu par des auteurs prestigieux (tels Hermann Hesse, Kafka ou Robert Musil), mais au premier succès confidentiel qui l’incita à «monter» à Berlin pour essayer de faire carrière auprès de son frère artiste Karl, alors que sa vocation de pur poète excluait les ronds-de-jambe sociaux. Son mythe tient surtout au fait qu’il passa les dernières décennies de sa vie dans un asile où il finit par griffonner ses textes au crayon en lettres minuscules, plus ou moins considéré comme un charmant toqué et finalement oublié d’à peu près tout le monde, avant sa renaissance posthume.
De cette destinée de présumé raté, Mikhaïl Chichkine a tiré la plus longue des «histoires» qu’il raconte dans Le manteau à martingale, que Paul Nizon (dans sa préface) a raison de dire un «texte tout à fait éblouissant», même s’il est dénué de tout clinquant littéraire.
A préciser qu’un autre homme de qualité, avant Chichkine, en la personne du journaliste zurichois Carl Seelig, aura rendu justice au vrai Walser qu’il visita maintes fois en son asile d’Herisau et en fit avec lui d’immenses balades dans la nature dont il a tiré ses Promenades avec Robert Walser, parues peu après la mort de celui-ci et qui nous révèlent un vieil homme d’une parfaite lucidité, qui parle de la vie, de la politique, des idéologie, de l’histoire et de la condition humaine avec un bon sens et une liberté sans faille.
Le même sens commun et la même indépendance d’esprit marquent toutes les «histoires» racontées dans Le Manteau à martingale par Mikhaïl Chichkine, dont l’empathie ne vire jamais au sentimentalisme prêté à «l’âme russe», autre cliché, même quand il évoque le sort des milliers d’internés russes en Suisse qui payeront parfois le retour au pays de leur vie, entre autres faits tragiques.
En romancier-conteur, l’écrivain passe allègrement du détail révélateur au tableau d’ensemble, dont le meilleur exemple est son pèlerinage dans l’ancienne suite du Montreux-Palace où il va vérifier la présence d’une certaine tache d’encre dans un tiroir du bureau de Vladimir Nabokov, accompagnant un ancien camarade d’étude devenu businessman plein d’arrogance et qui finira assassiné…
Ainsi la «petite» et la «grande» histoire ne cessent-elles de se repasser les plats, si l’on ose dire, des 10 000 Suisses engagés par Napoléon dans sa campagne de Russie au fils d’une institutrice soviétique devenu l’un des meilleurs auteurs de son pays, qui ne cache pas sa vive opposition au régime de Vladimir Poutine et que Paul Nizon, qui fut lui-même auxiliaire dans le placement des internés russes en ses jeunes années, définit «soit comme un Russe suisse, soit comme un citoyen helvétique russe»…

Mikhaïl Chichkine. Le Manteau à martingale, Editions Noir sur Blanc.

Ne parlons pas de Poutine !

(Lettre ouverte de Mikhaïl Chichkine « pour notre et votre liberté »)

Cette guerre n’a pas commencé aujourd’hui, mais en 2014. Le monde occidental n’a pas voulu le comprendre et a fait comme s’il ne se passait rien de grave. Pendant toutes ces années, j’ai tenté,dans mes interventions et mes publications, d’expliquer aux gens d’ici qui était Poutine. Je n’y suis pas parvenu. Maintenant, Poutine a tout expliqué lui-même.
Je suis Russe. Au nom de mon peuple, de mon pays, en mon nom, Poutine est en train d’accomplir des crimes monstrueux.
Poutine, ce n’est pas la Russie. La Russie ressent de la douleur, de la honte. Au nom de ma Russie et de mon peuple, je demande pardon aux Ukrainiens. Et je comprends que tout ce qui se fait là-bas est impardonnable.
Chaque fois qu’un de mes articles était publié dans un journal suisse, la rédaction recevait des lettres indignées de l’ambassade de Russie à Berne. À présent, ils se taisent. Peut être qu’ils sont en train de faire leurs valises et d’écrire pour demander qu’on leur accorde l’asile politique ?
Je veux rentrer en Russie. Mais dans quelle Russie ? Dans la Russie de Poutine, on ne peut pas respirer – la puanteur des bottes policières est trop forte. Je rentrerai dans mon pays, sur lequel j’ai écrit une lettre ouverte en 2013 déjà, quand j’ai refusé de représenter la Russie de Poutine dans les salons du livre internationaux – avant l’annexion de la Crimée et le début de cette guerre contre l’Ukraine : « Je veux et je vais représenter une autre Russie, ma Russie, un pays libéré de ses imposteurs ,un pays avec une structure étatique qui protège non le droit à la corruption, mais le droit de la personne, un pays avec des médias libres, des élections libres et des gens libres.»
L’espace d’expression libre, en Russie, était déjà précédemment réduit à Internet, mais maintenant, la censure militaire s’applique même sur la Toile. Les autorités ont annoncé que toutes les remarques critiques sur la Russie et sa guerre seraient considérées comme une trahison et punies selon les lois martiales.
Que peut un écrivain ? La seule chose en son pouvoir est de parler clairement. Se taire, c’est soutenir l’agresseur. Au 19e siècle, les Polonais révoltés se sont battus contre le tsarisme, « pour votre et notre liberté ». À présent, les Ukrainiens se battent contre l’armée de Poutine, pour votre et notre liberté. Ils défendent non seulement leur dignité humaine mais la dignité de toute l’humanité. L’Ukraine, en ce moment, est en train de défendre notre liberté et notre dignité. Nous devons l’aider autant que nous le pouvons.
Le crime de ce régime, c’est aussi que la marque de l’infamie retombe sur tout le pays. La Russie aujourd’hui est assimilée non à la littérature et à la musique russes, mais aux enfants sous les bombes.
Le crime de Poutine, c’est d’avoir empoisonné les gens avec la haine. Poutine partira, mais la douleur et la haine peuvent rester longtemps dans les coeurs. Et seuls l’art, la littérature, la culture pour aider à surmonter ce traumatisme. Le dictateur, tôt ou tard, termine sa vie misérable et inutile, et la culture continue : ainsi en a-t-il toujours été, ainsi en sera-t-il après Poutine.
La littérature ne doit pas parler de Poutine, la littérature ne doit pas expliquer la guerre. Il est impossible d’expliquer la guerre : pourquoi est-ce que des gens donnent l’ordre à un peuple d’en tuer un autre ? La littérature, c’est ce qui s’oppose à la guerre. La vraie littérature traite toujours du besoin d’amour de chacun de nous, et non de la haine.
Qu’est ce qui nous attend ? Dans le meilleur des cas, il n’y aura pas de guerre atomique. J’ai très envie de croire que le fou n’aura pas accès au bouton rouge, ou que l’un de ses subordonnés n’exécutera pas ce dernier ordre. Mais c’est, semble-t-il, la seule bonne chose à espérer.
La Fédération de Russie, après Poutine, cessera d’exister sur la carte en tant que pays. Le processus de désagrégation de l’Empire continuera. Quand la Tchétchénie sera devenue indépendante, d’autres peuples et régions suivront. Une lutte pour le pouvoir s’engagera. La population ne voudra pas vivre dans le chaos, et le besoin d’une main ferme apparaîtra. Même en cas d’élections aussi libre que possible- si elles ont lieu- un nouveau dictateur prendra le pouvoir. Et l’Occident le soutiendra, parce qu’il promettra de contrôler le bouton rouge.
Et qui sait, tout se répétera peut être encore une fois…
(Traduit du russe par les éditions Noir sur Blanc)

Dernier livre paru en traduction de Mikhaïl Chichkine: Le manteau à martingale et autres textes. Noir sur Blanc, 2020.

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20. Mohamed Mbougar Sarr exorcise

l’horreur du réel par le roman

Avant la consécration combien justifiée du Prix Goncourt 2021, l’auteur de La plus secrète mémoire des hommes avait publié deux romans témoignant d’un courage impressionnant: Terre ceinte et De Purs hommes.

Le premier détaillait l’emprise d’une «Fraternité» islamiste imposant sa terreur aux habitants d’une petite ville imaginaire ; et le second s’en prenait à la persécution des homosexuels, au Sénégal d’aujourd’hui. D’abord célébré dans son pays, le jeune écrivain n’a pas tardé à être vilipendé par les intégristes et leurs ouailles…
C’était à prévoir, me suis-je dit en lisant récemment De purs hommes, après avoir découvert le formidable roman de Mohamed Mbougar Sarr justement récompensé par le Prix Goncourt, et d’ailleurs les premières réactions avaient précédé le succès international du jeune auteur après la première édition du roman.
De fait, au lendemain du salamalec présidentiel saluant l’honneur national que représentait, pour un auteur sénégalais, la consécration du prix littéraire le plus prestigieux de francophonie, l’on pouvait s’attendre, en fièvre virale sur les réseaux sociaux, à un retour de flamme de ceux qui se firent un devoir vertueux de rappeler que l’écrivain fêté n’était autre qu’un suppôt de la décadence occidentale appliqué à défendre cette maladie précisément importée d’Occident qu’est l’homosexualité.
Mais qu’est-ce à dire ? Le roman De purs hommes fait-il l’apologie de l’homosexualité ? Nullement, mais encore faut-il le lire pour voir, de bonne foi, qu’il n’en est rien. Par ailleurs, faut-il s’affliger de cette réaction vive, quoique sans commune mesure avec la fureur assassine soulevée en 1988 par Les Versets sataniques de Salman Rushdie, correspondant au choc de deux cultures ? Je ne le crois pas du tout, car cette réaction prouve que la littérature peut encore, aujourd’hui, non pas choquer gratuitement mais exposer une situation complexe et faire réfléchir sur la base de situations vécues, incarnées par des personnages de chair et de sang parfois déchirés entre plusieurs « fidélités »…
Le prof, l’infâme vidéo et Verlaine censuré…
Lorsque Ndéné Gueye, le narrateur de De purs hommes, encore estourbi de volupté amoureuse partagée avec la superbe Rama, est prié par celle-ci de regarder une vidéo «virale» infectant tous les téléphones portables de la capitale sénégalaise et environs, où l’on voit deux forcenés, encouragés par une meute hurlante, déterrer le cadavre d’un jeune homme, sa seule réaction, devant son amante, est, quoique choqué, de ne pas trop «savoir qu’en penser», supposant du moins que le malheureux était un «góor-jigéen» (littéralement un homme-femme, un homosexuel en langue wolof), sans se douter que cette réaction mollement dilatoire provoquerait la colère la plus vive de sa compagne.
Aussi bien est-ce avec une violente intransigeance que Rama, d’ «intelligence vive et sauvage», prend son apparente indifférence, lui lançant à la figure qu’il est «finalement semblable aux autres. Aussi con ». Puis d’ajouter que « les autres au moins ont parfois l’excuse des ne pas être des professeurs d’université, de supposés hommes de savoir, éclairés ». Et de conclure : « Ce n’était qu’un góor-jigéen, après tout, hein ? », avant de l’envoyer promener…
Aussi secoué par cette admonestation que par la vidéo, le jeune prof va faire, peu après, un autre expérience qui achèvera de le déstabiliser, quand une note du ministère de l’enseignement ordonnera d’ «éviter l’étude d’écrivains dont l’homosexualité est avérée ou même soupçonnée», tel Verlaine dont il se fait un devoir et un plaisir de parler à ses étudiants.
Au demeurant – et c’est tout l’art de Mohamed Mbougar Sarr de plonger dans la complexité humaine – , le jeune homme a été troublé par la vision du corps déterré et exposé d’obscène façon, et le mélange de la scène éminemment érotique qu’il vient de vivre avec Rama, d’un souvenir personnel mêlant désir et violence, et de l’effroyable souillure imposée à un défunt, sur fond d’interdit social (l’homosexualité reste punissable au Sénégal) et de préjugés omniprésents, vont l’amener à s’interroger sur l’identité et le vécu réel du déterré, avec des conséquences inimaginables pour lui et combien révélatrices pour nous autres lecteurs.
Et vous qu’auriez-vous donc fait, Monsieur le pape, et vous Monsieur l’imam ?
En 1555, au lendemain de la paix religieuse d’Augsbourg signée la même année, un certain Gian Pietro Carafa, devenu pape sous le nom de Paul IV, se signala par l’introduction du ghetto obligatoire pour les Juifs et par le rétablissement de bûchers destinés aux hérétiques (il fit exécuter vingt-quatre marranes deux mois après son intronisation), tout en instaurant l’Index des livres prohibés qui ne serait aboli que par un autre Paul, sixième de la série, en 1963…
À relever que le charmant Paul IV s’illustra également par cette déclaration fameuse: «Même si mon propre père était hérétique, j’irais moi-même chercher le bois pour le brûler». Or ce sont les mêmes mots, inspirés par une violence de «droit divin» parallèle, que nous retrouvons dans la bouche des religieux musulmans de divers grades, qu’ils soient confrontés aux homosexuels, dans De purs homme, ou au couple de jeunes amants non mariés exécutés dès les premières pages, atroces, de Terre ceinte, par les « frères » islamistes jugeant leur conduite immorale…
Quant à Ndéné Gueye, narrateur de De purs hommes, qui demande à son père, faisant office d’imam dans sa communauté , comment il réagirait s’il avait un fils homosexuel, et qui entend le même discours d’intolérance, à ses yeux intolérable – d’autant plus qu’il est tenu par un père respecté et aimé -, c’est bel et bien à partir de là qu’il va développer une véritable enquête à laquelle Rama, dont il a retrouvé la confiance, participera activement avec une autre amie non moins libre d’esprit.
Comme on l’a vu dans La plus secrète mémoire des hommes, les femmes jouent un rôle majeur dans l’univers romanesque de Mohamed Mbougar Sarr, et cela vaut tout autant pour Terre ceinte que pour De purs hommes où l’on trouve, plus précisément, quelques pages d’une saisissante intensité émotionnelle, d’une profondeur de réflexion bien rare chez un auteur trentenaire, et d’une rare beauté d’écriture, relatives au deuil de la mère dont on a injustement bafoué le fils défunt…
Le roman pour mieux comprendre, au lieu de juger
Avec les moyens intellectuels dont il dispose, son éducation (fils de médecins), sa formation (en hautes études sociales) et sa culture personnelle (notamment littéraire) , Mohamed Mbougar Sarr aurait fort bien pu combattre l’homophobie et l’islamisme radical en intellectuel engagé, si tant est que ces deux «sujets» l’eussent mobilisé à ce point, mais nous toucherait-il autant qu’avec les deux romans qui abordent ces deux questions, dont chacun inscrit celles-ci dans un contexte social, familial et psychologique général, avec une foison de personnages illustrant les diverses perceptions de la liberté sexuelle et de la religion en dialogue ou en conflit dans la société sénégalaise actuelle – et a fortiori dans toute société ?
Un peu comme les personnages «questionneurs» de Voltaire, Candide ou Zadig, le protagoniste de De purs hommes, type de l’intellectuel qui se croit ouvert plus que les autres, découvre peu à peu une réalité multiple qui ne se réduit pas à l’opposition du noir et du blanc, de l’hétéro garant de stabilité sociale et de l’homo «malade» ou «pervers», alors qu’un de ses collègues plus âgés (homo prudemment resté dans son placard) s’oppose à la provocation publique des gays fiers de l’être, ou qu’un travesti célèbre – et toléré dans la rue pour ses extravagances – lui révèle qu’il n’ «en est pas».
Surtout, il va découvrir, et c’est valable partout, qu’un seul soupçon de manquement à la virilité suffit parfois à provoquer une rumeur, à nourrir l’opprobre et à déclencher la chasse au «différent» et à l’ «impur», la question fondamentale de la pureté ressurgissant alors en force dans les injonctions du patriarcat en mal de cohésion sociale, soucieux de surveillance et de punition – l’impureté sexuelle reliant évidemment la question de l’inversion et du transgressif amour libre, tout en renvoyant le protagoniste à ses propres pulsions et contradictions.
S’il a une intelligente clarté qu’on pourrait dire voltairienne, Mohamed Mbougar Sarr, comme il l’a surabondamment illustré dans La plus secrète mémoire des hommes, écrit en français mais pense, perçoit, exprime aussi son ressenti en Africain fils de sa langue et rejeton de plusieurs cultures, mais aussi en mec puissant, sensuel et conscient des pulsions multiples qui cohabitent dans un corps d’homme ou de femme, enfin en romancier d’une porosité aussi exceptionnelle que sa grâce verbale.

Henri James dit quelque part qu’un grand romancier donne raison à tous ses personnages, ce qui ne signifie pas pour autant que tous aient raison aux yeux du lecteur, mais le romancier, plus que le prédicateur ou que le défenseur d’une thèse, applique en somme la devise de Simenon qui était de «comprendre et ne pas juger», au dam de ceux qui tranchent, édictent, proclament, surveillent et punissent sans un début de compréhension, au nom des Bonnes Mœurs ou d’un Dieu vengeur justifiant bûchers et lapidations, etc.

Mohamed Mbougar Sarr, Terre ceinte, Présence africaine, 354p. 2017.

De purs hommes. Editions Philippe Rey /Jimsaan, 190 p. Réédité en 2021.

 

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21. Dame de coeur et de cran

Retour sur Le cinquième enfant de Doris Lessing. Avec un entretien de 1990.

Doris Lessing compte au nombre des plus grands écrivains anglo-saxons contemporains. Gratifiée du Prix Nobel de littérature en 2007, elle était néanmoins restée d’une parfaite simplicité. A l’occasion de la parution de son (superbe) roman intitulé «Le cinquième enfant», je l’avais rencontrée à Paris, d’abord par hasard sur un banc du Luxembourg, puis à une terrasse proche du siège de son éditeur….
Pétris de chair et de sang, les romans de Doris Lessing puisent leur substance dans la vie de l’écrivain, tout le contraire d’un bas-bleu! De fait, cette petite dame discrète, au beau visage qu’éclaire un regard doux et intense, en a vu de toutes les couleurs avant de publier son premier roman.
Ainsi a-t-elle roulé sa bosse de Perse, où elle est née au lendemain de la Grande Guerre, en Rhodésie raciste, où elle grandit au milieu des plantations de son père et des animaux sauvages (un monde- qu’elle évoque notamment dans ses Nouvelles africaines), et de Salisbury, où elle fit ses débuts de jeune fille au pair, à Londres, où, en 1949, elle émigra avec son fils Peter après deux divorces et maintes autres tribulations relatées dans les grands cycles romanesques des Enfants de la violence et du fameux Carnet d’or.
Communiste en ses jeunes années, Doris Lessing a partagé les désillusions de nombreux militants, sans renoncer à son combat contre l’injustice. Récemment encore, elle consacrait un livre-cri, Le vent emporte nos paroles, à la condition tragique du peuple afghan, dont elle a rencontré les réfugiés au Pakistan. Tout en se défendant d’envoyer des «messages» par le truchement de ses romans, Doris Lessing n’en est pas moins de ces écrivains qui travaillent activement, en artistes, au projet d’une terre moins inhumaine.
Terrible et fascinante histoire que celle du dernier roman de Doris Lessing, Le cinquième enfant, où l’on voit un jeune couple pas comme les autres se trouver subitementconfronté à la nature étrange, pour ne pas dire monstrueuse, de son dernier rejeton, qui tient à la fois du troll et du chef de gang en puissance.
Primitif et violent, cruel avec les animaux et les autres gosses, le petit Ben est d’abord soustrait à sa mère et placé dans un mouroir pour handicapés mentaux, évoqué en quelques pages insoutenables. Puis c’est le récit de l’impossible acclimatation du garçon, arraché par sa mère à ses oubliettes, et qui ne s’intègre finalement que dans une tribu de hooligans.
D’un thème éminemment actuel – la difficulté persistante d’admettre la moindre déviance – la romancière tire une fable aux résonances profondes, évoquant à la fois le monde clair-obscur des légendes, les ténèbres des souterrains psychiques à la Dostoïevski et les caprices angoissants de la génétique-fiction…
— Comment l’idée de ce roman vous est-elle venue ?
– A vrai dire, il y a plusieursthèmes qui s’entrelacent dans Le cinquième enfant. L’idée du gnome est une vieille hantise de nombreux folklores. La pensée qu’il puisse y avoir, tout près de nous, un tel petit peuple, et que nos routes puissent se croiser, me fascinait depuis longtemps. A ce thème se greffe celui de la régression possible du cerveau humain, qui me paraît également très intéressant. Et puis j’avais envie de parler de cette attitude de certains jeunes gens qui se font, du passé, une image par trop idéalisée. Harriet et David, mes protagonistes, sefigurent qu’il suffit de faire beaucoup d’enfants pour rétablir l’âge d’or dela famille. Cela me paraît une belle illusion. Dans un premier temps, leur grande maison attire en effet un tas de monde. Mais dès que la poisse leur tombe dessus, c’est la débandade…
-Justement, à ce propos, ne faites-vous pas trop peu de cas de la solidarité entre proches?
– Je crains bien que non. Après la publication de mon livre enAngleterre, j’ai reçu de nombreuses lettres de mères d’enfants anormaux qui ont vécu cette situation. Non seulement on leur tournait le dos, mais on les traitait de criminelles! Cela rappelle ces messagers de l’Antiquité qu’on tuait parce qu’ils apportaient de mauvaises nouvelles. Pareillement — et nous en venons au thème principal du roman – le pauvre Ben, qui n’a pas choisi d’être ce qu’il est, ne peut être toléré. Pas plus que, dans d’autres circonstances, l’homosexuel, le Noir ou tout autre individu dérogeant à la norme du groupe dominant.
– Dans un livre récent (Des petits enfers variés), Christine Jordis prétend que vous exaltez la lutte entre la femme et l’homme, celui-ci étant assimilé à l’«ennemi». Qu’en pensez-vous?
– Cela me paraît tout faux. Jamais je n’ai pensé ni écrit cela, même si le conflit entre les sexes est effectivement un de mes thèmes. Mais parler d’«ennemi»! C’est contre la vie! Bien entendu, j’ai toujours lutté pour la reconnaissance de nos droits à l’égalité économique et sociale. Mais décréter la haine de l’homme, ainsi que l’ont fait certaines féministes hystériques des années soixante, c’était se couper de l’a grande majorité des femmes. De même le sectarisme politique a-t-il abouti à l’affaiblissement du mouvement. En ce qui me concerne, je suis incapable d’établir des hiérarchies en fonction de ces barrières si artificielles que sont les sexes, les races ou les religions. Ce qui m’importe, c’est la qualité d’un individu, voilà tout.
– Pensez-vous que, en dépit de vos observations souvent catastrophiques, la compréhension puisse s’améliorer entre les hommes?
– Je le crois et je l’espère. En tout cas, je m’efforce d’y contribuer. Il me semble très important, en priorité, d’apprendre aux jeunes à comprendre le monde qui les entoure. J’ai été’ effarée, dans les meilleurs collèges américains, de constater l’ignorance des gosses. Ils suivent des études très coûteuses et ne savent rien de ce qui se passe dans la société. On en fait des techniciens sans aucun esprit critique, pas le moindre recul par rapport aux médias ou au fonctionnement du pouvoir. Des pions à manipuler! Ils’agit en outre de rompre avec l’horrible philosophie du «chacun pour soi» à laThatcher. La semaine passée, des amis me racontaient que des yuppies, dans un pub, avaient brûlé un billet de dix livres sous le nez d’un mendiant. Je trouve cela révoltant. Mais il y a bien des signes, aussi, qui nous incitent à ne pas désespérer. Suis-je pessimiste? Pas vraiment. Le cinquième enfant paraît trop dur à certains? Mais la réalité est-elle plus tendre? Il ne faut pas se voiler la face devant la souffrance du monde.
– Si vous étiez une bonne fée dotée d’un pouvoir magique, que donneriez-vous aux hommes de ce temps?
– Je leur donnerais la capacité de faire ce qu’ils doivent faire: ce qu’ils savent qu’ils doivent faire. Car nous savons très bien ce que nous avons à faire pour notre bien et le bien de tous.
Doris Lessing. Le cinquième enfant. Traduit de l’anglais par Marianne Véron. Albin Michel, 230p.
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Le Prix Nobel de littérature a été attribué Doris Lessing en 2007. Elle est décédée à Londres en 2013.

 

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22. Grandeur d’un petit maître

En lisant et relisant Le Fracas des nuages de Lambert Schlechter…

Grappilleur sans pareil de savoirs et de sensations, de saveurs et d’émotions, érudit voyageur et poète, sybarite avéré et mystique mécréant en ses minutes heureuses, tel est le poète à proseries merveilleuses que figure l’écrivain luxembourgeois…
Avec Le Fracas des nuages, troisième volume de l’ensemble intitulé Le murmure du monde, (très beau titre qui fait écho au mémorable Bruit du temps de Mandelstam), Lambert Schlechter poursuit une suite kaléidoscopique majeure dont la forme composite évoque, toute proportions gardées, les Essais de Montaigne et le Zibaldone de Lepoardi, qu’il présente lui-même en ces termes approximatifs : « Cela pourrait être un journal métaphysique, un petit traité eschatologique, un grimoire de commis-voyageur, cela pourrait être un reportage sur les choses du siècle, une description du continent bien tempéré, un compte rendu d’inoubliables lectures – ce n’est rien de tout cela. »
Lui qui lit et écrit tout le temps, sans pour autant se claquemurer dans sa ratière de bibliomane ou sa tour d’ivoire, note comme un adolescent grave :« Un jour je commencerai à écrire »…
Or ce fabuleux fatras -nullement chaotique au demeurant, mais dont tous les points de la circonférence sont reliés au même noyau vibrant -, procède à la fois d’un recommencement de tous les matins (quoique Lambert Schlechter ne ressasse guère à la manière d’un Georges Haldas, qu’il cite d’ailleurs avec affection) et d’une expérience reliant « le cendrier et l’étoile », selon la belle expression de Dürrenmatt, le très intime (la geste infiniment délicate, en dépit de ses saillies érotiques, de l’amoureux à genoux devant la « fleur » féminine) et le très fracassant et récurrent orage d’acier que le poète qualifie de « murmure du monde », des massacres bibliques aux pogroms du début du XXe siècle, ou des tortures de l’Inquisition très chrétienne à la Kolyma ou à Lampedusa…
Il faudrait tout citer du saisissant Eloge du livre amorcé (p.55) par ces mots : « Les mots sont l’absolue exception, je veux dire : le texte est l’absolue exception, je veux dire :l’intention de fixer quelque chose dans des phrases, – toutes les paroles dites se sont dissoutes et se dissolvent sans cesse, celles chuchotées sur une couche d’amour, celles échangées à une table de cuisine, celles étouffées au bord d’une fosse à cadavres pendant que crache la mitraillette, puis l’alignement des phrases dans L’Homme sans qualités , et quelques centaines de personnes qui lisent ça », etc.
Or Lambert Schlechter dit à la fois l’aporie du langage et vit (parfois) la folle tentative de Joyce et de Céline d’aller au-delà de l’ordinaire langage articulé (Finnegans Wake ou Guignol’s Band), en tout cas par sursauts soudains rythmés par les battements d’aile d’un ange au prénom de Gabriel…
Il y a du mystique chez cet iconoclaste, du philologue nietzschéen chez ce brocanteur de formules poétiques à la Gomez de La Serna ou à la Jules Renard, du chroniqueur intimiste proche parfois d’un Rozanov (« Sous la couette dans l’hivernale chambre, je me tiens au chaud dans & par ma propre chaleur, c’est un bonheur élémentaire ») ou de l’observateur du corps autant que du fantastique social rappelant un Guido Ceronetti et nous ramenant souvent, aussi à sa propre lecture, combien fervente et généreuse, d’un Pascal Quignard.
Rien enfin chez Lambert Schlechter d’un pédant ou d’un littérateur affecté, inclassable mais lié de toute évidence à ce que Georges Haldas appelait « la société des êtres » et, comme écrivain, à toute une nébuleuse d’auteurs au nombre desquels je compte une Annie Dillard ou un Ludwig Hohl, un Alberto Manguel (qui raffolerait du Fracas des nuages) ou un Louis Calaferte, entre autres.
Or lui-même, sans fausse modestie, se décrit en humble artisan : « C’est dans les petits, tout petits maîtres que, lucidement, je me range. Mon échoppe n’a pas pignon sur rue, j’exerce dans l’arrière-cour d’une venelle traversière où, de temps en temps, un flâneur s’égare ; et c’est assez pour moi. Les grandes usines de chaussures sont dans d’autres zones ; ici ce n’est qu’un cordonnier qui fabrique sa paire de savates avec un bout de cuir, quelques clous, un peu de colle et un marteau…

Lambert Schlechter. Le Fracas des nuages. Le Castor astral, 293p.

 

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23. Le spectre du Mal

Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, de Cormac McCarthy.

Cormac McCarthy est sans doute l’un des écrivains américains les plus importants de ce tournant de siècle, découvert dans notre langue avec L’obscurité du dehors et, d’une pureté terrifiante qu’on retrouve dans son dernier livre, Un enfant de Dieu, que suivirent six romans non moins marquants, de Suttree à la fameuse Trilogie des confins (De si jolis chevaux, Le Grand passage et Des villes dans la plaine), en passant par cette autre merveille que fut Méridien de sang, tous traduits à l’Olivier.
Il y a chez Cormac McCarthy un mélange de noirceur fataliste et de lancinante tendresse, pour ses personnages, qui évoque à la fois Faulkner (dont il a souvent la puissance d’évocation et le lyrisme sauvage) Nathanaël Hawthorne ou Flannery O’Connor, en plus ancré dans les ténèbres de la violence américaine contemporaine – parent alors, en plus profond dans sa perception du mal, d’un James Ellroy ou d’ un James Lee Burke, notamment.
Un sentiment dominant se dégage aussi bien de Non, ce ne pays n’est pas pour le vieil homme (dont le titre est emprunté à un poème de Yeats), et c’est celui que le mal gagne dans ce monde, et par des moyens qui défient de plus en plus la bonne volonté des honnêtes gens, ici représentée par le shérif Ed Tom Bell, dont la litanie lancinante des réflexions sur la perversité croissante du crime alterne avec le récit des faits abominables auxquels il est mêlé et dont il échappe assez miraculeusement, avant de jeter l’éponge avec le sentiment d’une défaite.
« Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait », remarque Bell au cours de ses méditations, et de fait, la drogue et l’argent de la drogue sont au cœur de ce thriller « théologique », dont le pouvoir d’attraction et de contamination fondent toutes les relations et jusqu’aux péripéties du roman, qu’on dirait précipitées dans une sorte d’entonnoir vertigineux à une seule issue, fatale pour la plupart des protagonistes, à commencer par le jeune Moss. Celui-ci, tenté de s’arracher à sa petite vie de brave garçon au moment où, par hasard, il découvre en pleine nature où il chassait, sur les lieux d’un massacre de trafiquants, une véritable fortune en dollars serrés dans une serviette, va payer de sa vie le geste de s’emparer, sans témoins, de cet argent semblant doté d’une espèce de rayonnement radioactif. De la même façon toutes les instances du crime, dans le roman, semblent liées entre elles par une espèce de lien obscur et de connivence fantomatique qui fait fi de tous les obstacles.
Commis aux basses œuvres de Satan, face au shérif Bell qui ne le rencontrera qu’à travers ses traces sanglantes, le personnage maléfique d’Anton Chigurh agit ainsi en parfait expert du crime, doublant son art démoniaque d’une véritable morale criminelle, si l’on ose dire.
Dans la foulée, on aura remarqué qu’il est dit que Chigurh ressemble à « n’importe qui », comme le protagoniste, fort compétent lui aussi, des Bienveillantes. Cependant, à la différence du roman de Jonathan Littell, celui de Cormac McCarthy module les degrés du mal et du bien par le truchement de toute une gamme de personnages se débattant dans les filets de la nécessité.
Si la violence semble faire partie de la destinée fatale de l’Amérique, comme l’illustre le retour de Bell dans son propre passé, avec l’ombre portée de deux guerres européennes et du Vietnam, d’où chacun est revenu avec son poids de péché, c’est finalement à l’avenir de l’humanité en tant que telle, dans un monde désacralisé et privé de tout référentiel, qu’achoppe ce roman implacable et proche de la désespérance, que pondèrent, en fin de parcours, les lueurs de l’amitié et de la tendresse indestructible scellant le couple formé par Bell et sa compagne Loretta. Marqué par une sorte de tristesse révoltée à la Bernanos, ce roman est à lire et relire pour tout ce qui y est écrit comme entre les lignes. D’une écriture à la fois tranchante et infiniment suggestive, tissé de dialogues denses aux résonances se prolongeant bien après la lecture, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme est sans doute l’une des grandes choses à lire cette année.

Cormac McCarthy. Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Traduit de l’anglais par François Hirsch. Editions de l’Olivier, 292p.

24. La source et le feu

Sur les carnets de L’Etat de Poésie de Georges Haldas.

C’est une expérience sans pareille que la lecture des carnets de L’Etat de Poésie de Georges Haldas, du fait que l’engagement de l’auteur engage aussitôt le lecteur à son tour, sous peine d’incompréhension ou de non-rencontre.
Nul «journal», sauf peut-être celui d’Amiel, ne nous plonge dans un tel état d’immersion, mais Amiel ne nous implique pas du tout de la même façon que les carnets d’Haldas. Nous pouvons aimer Amiel ou en être excédé, trouver admirable sa langue, sublimes ses évocations de paysages ou de moments du jour, pénétrantes ses analyses de caractères et ses portraits de femmes ou ses plongées en lui-même, passionnantes ses vues sur l’Histoire ou les œuvres des écrivains et des philosophes qu’il lit plume à la main, émouvants et parfois même bouleversants ses aveux candides, mais jamais Amiel ne nous porte à la présence, et même à l’«hyper-présence», pour citer Haldas lui-même, avec l’intensité et l’ardeur que suscite la lecture de L’Etat de Poésie.
C’est que nous touchons, avec ces carnets, à une expérience limite de la littérature. Maintes fois, Haldas a répété qu’il ne s’agissait pas d’un journal intime, précisant que ces carnets figurent l’«atelier intérieur» d’un «scribe voué à l’essentiel». Mais là encore on pourrait se tromper. Après tout, un Paul Nizon lui aussi nous plonge en état d’immersion et tient ses carnets d’atelier. Rien à voir cependant! Et rien non plus avec le Journal littéraire de Léautaud ni avec les Journaliers de Jouhandeau. Et ce n’est pas parce que la préoccupation religieuse, évangélique plus précisément, est de plus en plus présente dans les notes quotidiennes d’Haldas que celles-ci s’apparentent avec les journaux de Charles du Bos ou de Claudel, de Bloy ou de Calaferte. Pour la tentative de saisir à tout moment l’indicible, de capter le souffle même de la présence, de rendre une sorte de parole immédiate, nous pourrions évoquer les Feuilles tombées de Vassily Rozanov, et pourtant L’Etat de Poésie est encore autre chose. Qu’est-ce alors? Disons que c’est une sorte d’exercice de présence continue, au gré d’un travail incessant d’absorption et de combustion. «Dans L’Etat de Poésie, il ne s’agit nullement de fournir des informations», explique le scribe pour la énième fois, «mais d’apporter une nouvelle manière de voir, de sentir et de dire ce que l’on voit et sent».
A tout moment Haldas se démarque du penseur («Dès que la souffrance entre en jeu, les théories s’effacent») ou du maître spirituel («le pire qui puisse nous arriver, c’est de donner dans l’élévation spirituelle»), comme il n’en finit pas de fustiger les littérateurs et leurs vanités, sans oublier le diablotin qui gigote en lui («On ne dénonce, en fait, que ce qu’on porte secrètement en soi-même»), les pions qui parasitent ce qu’il y a de vivant dans la littérature et même la «haute foutaise» d’écrire, jamais content de ce qu’il fait lui-même (et l’on sent bien que ce n’est pas de la coquetterie, d’ailleurs la critique peut le faire tempêter aussi bien), mais non du tout par dépit esthétique (il est du genre à écrire mal pour mieux écrire vrai), bien plutôt par conscience de ne rendre qu’une infime partie de ce qu’il ressent ou pressent.
Et pourtant! Pourtant quel inépuisable filtre de vie que L’Etat de Poésie. Ainsi, pour ne citer qu’un jour, ces quelques notes: «Le sentiment parfois d’être un tronc vieillissant et creux mais grondant d’abeilles. Dont quelques-unes seules parviennent à s’échapper» – «Ces passages d’un train dont la rumeur, dans la campagne, le soir, lentement décroît – et c’est chaque fois un peu ma vie, avec l’enfance, qui se déchire» – «Il y a une douceur des choses qui par moments confine à la torture» – «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça».
Cependant, mais cela seul le lecteur peut le dire, ce «minable» nous désaltère et nous revigore. Lui qui dit n’avoir «rien écrit qui vaille» note tel matin ceci: «L’émotion devant une cour abandonnée, un vieux vélo contre un mur. Ainsi le bruit d’une fontaine, un ciel de novembre, la voix d’un être cher disant simplement «Quelle heure est-il?» (mais surtout l’intonation de cette voix)». Et toujours et encore ces «minutes heureuses», à l’opposé de l’exaltation convenue, qui nous surprennent aux moments les plus inattendus et diffusent leur douce lumière d’éternité, comme en cette aube où, après un séjour en Grèce, le scribe attend le bus qui l’emmènera à l’aéroport – et la lumière de Céphalonie lui restitue alors «un monde», comme on dit. Ou ces thèmes de plus en plus présents, évidemment liés à ses méditations évangéliques, du corps intime et de l’eau vive. Et cette consumation de tout instant: «Je suis en proie à un feu qui me dévore en même temps qu’il me cause un bonheur sans nom. Il me semble que le monde entier, à travers lui, m’habite et que je suis par là même avec tous et avec chacun. C’est un état que, si exténuant soit-il, je ne voudrais changer pour nul autre».

Georges Haldas, Carnets de L’Etat de Poésie. Le premier volume, Les Minutes heureuses, a paru en 1973 avec une préface fondatrice. Ont suivi treize volumes, notamment Rêver avant l’aube, Le cœur de tous, Le Maintenant de toujours, Paysan du ciel, Ô ma sœur. Tous ont paru aux éditions L’Age d’Homme.

Portrait photographique: Horst Tappe.

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25. Sainte peste

Flannery O’Connor en son âme et présence…

On a parlé de Flannery O’Connor comme d’une sorte de Bernanos au féminin, et c’est vrai qu’il y a de ça, à cela près que l’écriture de Flannery est d’une densité poétique et d’une violence, d’un humour et d’une acuité sans pareils.
On peut lire ses nouvelles ou ses romans au «premier degré», comme de très remarquables morceaux d’observation des comportements humains, dans cette Amérique de la paysannerie pauvre en butte aux conflits de races et de classes où les prêcheurs de tout acabit foisonnent.
Cependant, bien plus en profondeur, sous les dehors les moins lénifiants qui soient (d’aucuns lui ont même reproché d’être cynique, ce qu’elle n’est pas du tout – mais il est vrai qu’elle ne s’en laisse pas conter…), c’est une véritable arène d’affrontement du Bien et du Mal que l’univers de cette féroce folle en Christ claudiquant (une horrible maladie l’a détruite encore jeune) au milieu de ses poules et de ses paons, plus souvent du côté des supposés coupables que des prétendus vertueux…
Paradoxes du Nègre factice
Quand il se réveille ce matin bien avant l’aube, dans la lumière lunaire qui lui montre son propre reflet, dans le miroir, comme celui d’un jeune homme, alors qu’il se figure incarner la sagesse d’un Virgile prêt à conduire Dante aux enfers, Mister Head pense aussitôt à la mission morale qu’il s’est assignée ce jour, consistant à donner une bonne leçon à son petit-fils Nelson, dix ans et fort insolent, en lui montrant quel enfer est la ville et en lui faisant voir, par la même occasion, ses premiers nègres.
De leur trou de province qui en a été épuré, ils gagneront donc la ville par le train qui, tout à l’heure, ne s’arrêtera que pour eux. Quant à Nelson, il est à vrai dire impatient de retrouver Atlanta où il se flatte d’être né, alors qu’il n’a connu la ville qu’en très bas âge, avant la mort de sa mère. Ce qui est sûr, c’est que son grand-père l’énerve, qui prétend le chaperonner et lui rappelle à tout moment qu’il ne sait rien. Et pourtant : «Grand-père et petit-fils se ressemblaient assez pour être frères, et même frère d’âge assez voisin: à la lumière du jour, Mr Head avait un air de jeunesse, tandis que le visage de l’enfant semblait vieux, comme s’il avait déjà tout appris et ne fût pas fâché de tout oublier». Cette balance incertaine des âges va d’ailleurs se trouver modulée d’une façon saisissante au cours de cette nouvelle de vingt pages marquée par une double révélation, pour l’enfant autant que pour le vieil homme.
Les thèmes de l’égarement et de la perdition, de l’édification morale volontariste conventionnelle et de son retournement, sont au coeur du Nègre factice, qui aborde aussi frontalement la question de l’exclusion raciale.
Dès le voyage en train du sexagénaire et de son protégé, celle-ci s’exprime dans un bref dialogue suivant le passage, dans le couloir, d’un Noir imposant, suivi de deux femmes également bien mises.
«Qu’est-ce que c’était ?», demande alors son grand-père à Nelson. Et celui-ci: «Un homme», avec le regard indigné de qui en a assez d’être pris pour un imbécile. Et le vieux: « Quelle espèce d’homme ? ». Et le gosse: «Un gros homme». Alors le vieux: «Tu ne sais pas de quelle espèce ?» Et Nelson: «Un vieil homme».
Ce qui fait le grand-père lancer à leur voisin : «C’est son premier nègre…»
La relation des deux personnages va cependant se transformer jusqu’à s’inverser complètement, durant la journée qu’ils passent à Atlanta, après que le vieil homme aura perdu ses repères et se sera égaré avec l’enfant dans un quartier nègre. En chemin, alors que le gosse reste fasciné par le spectacle de la grande ville, le vieux tente bien de lui en suggérer la monstruosité infernale en lui faisant humer la puanteur montée d’une bouche d’égout, mais le garçon finit par lui répondre. «Oui, mais on n’est pas forcé de s’approcher des trous» et de conclure: «C’est d’ici que je viens».
Une scène, ensuite, scandalise le vieux, quand le gosse demande leur chemin à une grosse négresse en robe rose, dont le corps l’attire soudain maternellement et qui lui indique le chemin avant de lui donner du «p’tit lapin».
Puis il suffira que le gosse fourbu s’endorme sur le trottoir, que le vieux s’éloigne pour le mettre à l’épreuve à son éveil, que l’enfant affolé parte comme un fou et renverse une vieille femme sur la rue, que tout un attroupement crie au «délinquant juvénile» et que le grand-père, lâchement, se débine en affirmant qu’il ne connaît pas ce garçon, pour faire de cette errance un récit évangélique du reniement, perçu par Nelson dans toute sa gravité jusqu’à lui offrir sa première occasion d’accorder son pardon à quelqu’un. Quant à Mr Head, il découvre, avec la réprobation absolue chargeant le regard de son petit-fils, ce que c’est que «l’homme sans rédemption», jusqu’au moment où, devant un nègre en plâtre penché au-dessus d’une clôture, dans le quartier blanc qu’ils traversent, les fait se retrouver après l’exclamation du vieux: « Ils n’en ont pas assez de vrais ici. Il leur en faut un factice».
La scène a quelque chose de Bernanos ou de Dostoïevski: «Mr Head avait l’air d’un très vieil enfant et Nelson d’un vieillard miniature». Alors le retour à la maison des deux voyageurs leur sera possible. Leur arrivée sous la même lune que le matin est d’une égale magie: «Mr Head s’arrêta, garda le silence et sentit à nouveau l’effet de la Miséricorde, mais il comprit cette fois qu’aucun mot au monde n’était capable de le traduire. Il comprit qu’elle surgissait de l’angoisse qui n’est refusée à aucun homme et qui est donnée, sous d’étranges formes, aux enfants».
Explicitement chrétienne par son inspiration et son langage, surtout dans sa conclusion, cette nouvelle saisissante, l’une des plus belles du recueil intitulé Les braves gens ne courent pas les rues, dépasse infiniment ce qu’on pourrait dire une littérature édifiante.
La filiation catholique est certes essentielle chez Flannery O’Connor, et les allusions à la grâce et à la miséricorde relient la nouvelle à cette tradition théologique, mais l’histoire de Mr Head et de Nelson, comme toutes les histoires de cette grande poétesse du mal et de la douleur, ressortit surtout à la Littérature de toujours et de partout dont aucune secte philosophique ou religieuse n’aura jamais l’exclusif apanage.

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26. Archipel baroque

Sur La Barque silencieuse de Pascal Quignard.

Dans la magistrale lecture d’un monde que constitue son essai biographique sur Walter Benjamin, Une vie à travers les livres, Bruno Tackels situe deux auteurs dans la postérité privilégiée de WB, pour lesquels le Temps, la Mort et la Mélancolie font figure d’instances fondatrices, à savoir W.G. Sebald le romantique et Pascal Quignard le baroque.
Bien entendu, taxer Sebald de romantique et Quignard de baroque est par trop restrictif, mais disons que cela rend le ton dominant de leur oeuvre respective : crépusculaire pour le veilleur de toutes les destructions que fut l’auteur trop tôt disparu d’Austerlitz, et comme entée sur la luxure et la mort, la solitude et la merveille pour le poète-essayiste de La barque silencieuse et de plus de quarante autres ouvrages en archipel.
Ceci dit, la traversée du Temps opérée par Pascal Quignard est aujourd’hui tout à fait unique, comme sa façon de trouvère de trouver ses phrase ou de grappiller ses mots dont il sonde les origines et module les développements, du cercueil à l’utérus et retour…
Pour rendre le son et le sens de La barque silencieuse, de loin le meilleur et le plus beau livre paru en France cette fin d’été 2009, il ne serait que de pratiquer la méthode de WB consistant à citer et à citer et à citer encore en liant entre elles citations et citations.
Je cite donc illico le début du chapitre premier où il est question de l’origine du mot corbillard, découlé de l’usage des coches d’eau porteurs de nourrissons menés de leurs nourrices à leurs mères de Corbeil à Paris entre la fin du XVIe et la fin du XVIIe où Furetière fixa le nom dans le marbre du papier : « J’aurai passé me vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signes sans repos ».
Or tout fait signe dans la lecture du monde, du Temps, de la Mélancolie et de la Mort que constitue ce sixième tome du Dernier Royaume de Pascal Quignard, dont le premier (Les Ombres errantes, accessoirement gratifié du Prix Goncourt, faisant surtout honneur à l’Académie éponyme) parut il y a sept ans déjà. Sept ans que le crâne décharné et peint en noir de La Valliote, qui fut la femme la plus belle du monde baroque, posé sur le secrétaire du Temps enfui par l’abbé d’Armentières, attendait d’apparaître sur le papier liquide où la barque silencieuse ne dort que d’un œil.
Ces propos décousus marquent le début d’une traversée de l’œuvre intégral du plus grand écrivain français, à mon goût, encore en vie et à l’exercice ce dimanche matin à 12h.13. Chaque livre de PQ fera l’objet de 7 notes, assorties de 7 citations.
De La barque silencieuse – citations à la volée…
« Quel qu’il soit, quel que soit le siècle, quelle que soit la nation, tout enfant est d’abord un inconnu. Tout destin humain est: l’inconnu de la mise au monde confié à l’inconnu de la mort. »
« Une bêche, un sécateur, une hache pour le petit bois, deux bottes en caoutchouc pour la terre spongieuse, un parapluie jaune pour le ciel, un crayon à papier et le dos des enveloppes – la vie solitaire ne coûte pas extrêmement cher quand on la rapporte aux sept bonheurs qui l’accompagnent ».
« Naufragés sont les hommes, venus d’un autre monde, ayant déjà vécu, abordant une rive ».
« On appelle diable de poussière une petite tornade minuscule, haute comme deux ou trois hommes superposés, qui soulève la poussière ou la paille des champs au mois d’août ».

Pascal Quignard, La barque silencieuse. Seuil, 237p.

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27. Dans la peau d’Amiel

Un savoureux essai romanesque de Roland Jaccard au mentir vrai inspiré…

Opuscule à la fois pénétrant de psychologie surfine et d’une ironie tordante, sur fond de documentation sûre, Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel est un portrait fidèle jusque dans ses inventions, et un autoportrait de l’auteur en artiste du mentir vrai…
Ce fut un adorable drôle de type qu’Henri-Frédéric Amiel (1821-1861), auquel on laisse le privilège de se trouver également exécrable en se flagellant tous les soirs au moment de rédiger son «cher journal», mais pas que.
C’était une espèce de vieil orphelin demeuré quand il passa de survie en trépas un matin de mai 1861 après avoir toussé beaucoup, mais pas autant que sa mère, tuberculeuse pour de bon, qui l’abandonna avec ses deux sœurs alors qu’il avait à peine passé l’âge de raison, le père se jetant au Rhône trois ans plus tard pour laisser le petit trio à la charge d’un oncle barbant. L’image d’un type assommant, passant son temps à se scruter le nombril et à s’en épancher, une vie durant, sur les cahiers de son Journal intime, colle au basque du vieux jeune homme à longue barbe, avec son diplôme au mur de champion toutes catégories d’indécision morose, et il y a en effet de ça chez Amiel, mais pas que.
Je le sais d’expérience, pour avoir passé pas mal de temps à dactylographier, avec trois calques violets, des centaines de pages du fameux journal en voie d’édition complète. J’avais vingt ans et des poussières, cela se passait dans une mansarde parisienne où il faisait une chaleur de four, je gagnais cinq francs par page copiée dont chacune me demandait au moins une heure de travail, mais quel boulot passionnant que de se couler dans cette prose certes répétitive mais souvent ponctuée de développements inouïs, d’évocations de la nature aussi belles que chez un Rousseau, de portraits parfois vitriolés de ses soeurs-chaperons ou des bonnets de nuits de son entourage genevois, quels morceau de critique littéraire et quels aperçus pénétrants de la littérature et des philosophies de l’époque, quels récits d’immenses promenades, ponctuées de baignades, conduisant ce présumé casanier autour du Salève ou sur les hauts de Montreux, par Chernex où il rêvait de se faire enterrer, jusque sous nos fenêtres actuelles du vallon de Villard…
Bref, j’ai fait une première cure d’amiélisme intense dans une mansarde des Batignolles, en vue de l’édition complète du Journal intime en douze volumes, aux éditions L’Âge d’Homme, je me suis imprégné de cette écriture d’une sensibilité proustienne océanique, mais sans le fabuleux théâtre vivant du «petit Marcel», j’ai maudit son côté flanelle et cafard, mais ses pires travers se mêlaient si indissolublement à ses qualités et ses charmes que je ne l’ai jamais rejeté, y suis revenu maintes fois sans m’en droguer jamais, ai beaucoup appris sur l’animal humain en le lisant, et c’est donc en pays de connaissance, et avec reconnaissance, que je me suis plongé dans le roman de Roland Jaccard…
Un monument sauvé du feu
Faut-il croire Amiel quand, au bord de la tombe et soupirant à la vue des cahiers représentants quelque 16457 pages de son Journal intime, dont il lui semble qu’il lui ricane au nez, se dit que le mieux serait de les détruire, mais, n’en ayant pas la force (!) s’en remet à son ami Edmond Schérer qu’il taxerait de «trahison» s’il s’avisait de ne pas les brûler voire, horreur, de les publier?
Ce qui est sûr, c’est que ledit Edmond Schérer n’a pas obéi à son ami plus que Max Brod ne s’est résolu à brûler les écrits de Kafka, publiant deux volumes d’extrait du Journal intime un an après la mort du diariste, à partir desquels le plus extraordinaire monument du genre allait susciter autant d’engouement – dont celui de Léon Tolstoï – que de dénigrement, notamment en France.
À cet égard, il vaut la peine de citer le chapitre des Réflexions sur la littérature d’Albert Thibaudet consacré aux Journaux intimes, où il rappelle à quel point la critique parisienne du début du vingtième siècle est restée rétive voire hostile au pauvre Amiel, traité d’«emboché» pour ses accointances avec la culture allemande, et ensuite de «sous-homme» par un Paul Souday (qui fut aussi éclairé à la lecture de Proust… ) quand des extraits du journal divulguant la vie amoureuse d’Amiel, et plus précisément l’épisode connu sous le nom de Philine, furent publiés.
Or, cette détestation que Thibaudet rattache à la forme française de puritanisme que représente le jansénisme, et tenant pour rien la littérature de l’aveu personnel non «sublimée» par le roman, a été relayée autant par le journalisme littéraire que par l’université française, comme on le voit aujourd’hui encore dans la réception du Journal intime, jusque sous la plume d’un Angelo Rinaldi .
L’accusation de nombrilisme, porté contre tout ce qui concerne l’observation de soi-même relevant ou non de l’introspection, relance cette prévention d’une certaine France guindée et coincée. Le même reproche a été fait à Montaigne, et pour Amiel c’est l’opprobre méprisant sans en avoir, généralement, lu une ligne. Mais que cela cache-t-il? Quelle peur de se rencontrer? Quel préjugé? Comme si chacun de nous n’était pas le nombril d’un monde? Comme si le roman était par définition plus ouvert au monde que les écrits intimes ou épistolaires?
Je reste, pour ma part, convaincu qu’un personnage de roman assure plus de liberté et plus d’universalité à l’écrivain que son journal intime ou sa correspondance, mais ce n’est pas une règle et les jugements en la matière ne sont souvent que des idées préconçues.
Autant dire que Roland Jaccard, pratiquant lui-même le genre depuis sa prime jeunesse, (et bien armé pour apprécier l’immense apport d’Amiel à la psychologie littéraire et à la psychanalyse), a fait œuvre unique en matière de défense et d’illustration du présumé parangon d’impuissance, grand «malade de la volonté», d’abord en chroniqueur, puis en éditeur, et maintenant en romancier subtilement ironique.
Perspective cavalière et plus-que-présent
Roland Jaccard ne «romance» pas la vie d’Amiel: il endosse sa peau à l’article de la mort et la retourne comme un gant, si l’on peut dire, en lui empruntant ses maux et ses mots. L’exercice paraît tout simple, servi par l’expression limpide du romancier, mais il a surtout le mérite d’éclairer la complexité du personnage au fil du temps, sans tenir compte d’une chronologie conventionnelle. Le «film» du roman se débobine alors comme une suite de séquences très agencées, qui traite le passé comme une relance vive.
Le bilan établi au début du roman (donc tout à la fin de la vie d’Amiel) est désolant, mais bientôt l’on constatera que l’ombre finale n’est que la somme des désillusions de cet ancien élève (à Berlin) d’un certain Schopenhauer, qui l’aura marqué autant qu’en aura été influencé un certain Roland Jaccard.
Si le Journal intime vous est familier, comme c’est mon cas, peut-être trouverez-vous que l’auteur des Derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel «jaccardise» un peu trop son sujet, en insistant sur la conscience malheureuse et la récurrente tentation suicidaire de celui qui a vu son père, sa jeune cousine Cécile et un ami étudiant «payer d’exemple», mais les faits sont là. Et les maux et les mots lestent le roman de gravité sans jamais exclure le décalage de l’ironie liée aux contradictions du personnage et aux tensions antinomique de sa «nature», ainsi faite qu’«elle s’ingénie à faire le désert autour d’elle et ne peut souffrir le désert», fuit ce qui l’attire, repousse ce qu’elle appelle, outrage ce qu’elle aime».
La passion de l’échec amoureux…
Plus encore, l’Amiel de Roland Jaccard est ici perçu comme un artiste de l’échec amoureux, tantôt en égotiste au cœur sec et tantôt en idéaliste craignant l’enlisement conjugal, dont la première «bonne fortune» qu’il connaît, au tournant de la quarantaine, est ici restituée dans un raccourci saisissant et bonnement comique.
Quand la douce Marie le «drague» pour ainsi dire, au moyen d’une première lettre doucement enflammée, lui avouant que ses conférences au cercle littéraire de Lausanne l’ont convaincue que leurs grandes âmes étaient faites pour convoler, et après qu’ils se sont retrouvés au Lausanne-Palace (Jaccard a l’air de connaître les lieux comme sa poche…) où ils passent une soirée de réciproque éblouissement finissant, au domicile de la jeune veuve, par l’étreinte «biblique» dont il confiera le lendemain à son journal que c’est «peu de chose», Amiel apparaît, dans le roman de Roland Jaccard, comme une synthèse vivante et vibrante de l’impossibilité de vivre une passion et moins encore une relation amoureuse dans le temps. Tétanisé devant le «triangle sacré» de la dame, il garde assez de bon sens pour se dire que cette jeune femme est sa dernière chance, mais il se rappelle bientôt qu’elle est fille de charcutier et, après avoir établi un tableau des avantages et inconvénients du célibat et du mariage, il se trouve des raisons de la repousser comme il l’a fait des «candidates» précédentes, etc.
Pour plus de détails, la lectrice et le lecteur pourront se référer aux extraits du Journal intime d’Amiel relatifs à la liaison de celui-ci avec Marie Favre, dite Philine. Mais la «réalité» du journal n’est pas à opposer à la «fiction» du roman de Roland Jaccard. La loi de l’ironie, chère à celui-ci, à l’imitation d’Amiel, consisterait plutôt à n’accorder aucun crédit à une version plutôt qu’à l’autre, ou de les estimer aussi recevables l’une que l’autre, etc.

Roland Jaccard. Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel. Serge Safran éditeur, 137p. Paris, 2018.

 

28. Le chaos et les hirondelles

À propos d’Une rue à Moscou de Michel Ossorguine, fleuron des Classiques slaves de L’Âge d’Homme. Réédité aux Éditions Noir sur Blanc, dans La Bibliothèque de Dimitri.

D’entre tous les écrivains russes de la première moitié du XXe siècle, la figure lumineuse et solitaire de Michel Ossorguine rayonne d’équilibre et de compréhension, contrastant avec les visages souvent tourmentés de ses contemporains. Peu connu jusque-là (seul Une rue à Moscou fut traduit en français il y vingt ans de ça, chez un petit éditeur, mais restait introuvable), Michel Ossorguine n’a pourtant pas été épargné par la tourmente historique, son goût inaliénable de la justice l’ayant poussé, tout au contraire, à militer sur tous les fronts où il estima devoir défendre la liberté.
C’est ainsi que, né en 1878 à Perm, sur le fleuve Kama, il commença par lutter contre le régime tsariste dans les rangs du Parti social-révolutionnaire. Condamné à mort une première fois, puis libéré, exilé en Italie, voyageant de là en France où il se livra au journalisme, il revint en Russie dès 1916, adhéra à la Révolution de Février, mais s’éleva contre celle d’Octobre et, en 1919,passa une nouvelle fois à deux doigts de la mort, séjournant quelque temps dans la sinistre fosse du « vaisseau de la mort » de la Loubianka (prison de la Tchéka) qu’il décrit dans les deux livres auxquels le lecteur de langue française à désormais accès: Saisons, son autobiographie, et Une rue à Moscou.
Expulsé d’Union soviétique en 1922, réfugié à Paris jusqu’en 1940, puis finissant ses jours dans une petite maison située au coeur de la France occupée, Michel Ossorguine semble n’avoir gardé aucun ressentiment à l’égard d’un régime qu’il a certes combattu, acceptant comme une composante de l’âme et de l’histoire de son peuple bien-aimé le dernier état, catastrophique, de la révolution trahie. Aussi peu marxiste que peut l’être un individualiste ennemi des systèmes simplificateurs, ayant éprouvé la vérité de ses opinions au trébuchet de l’expérience et des souffrances humaines, il nous a laissé, avec Une rue à Moscou, le témoignage artistique le plus extraordinaire qui soit sans doute, recouvrant la période de 1914 aux années 20 – exceptionnel en cela qu’il prend le parti des humains contre celui des idées, celui des destins particuliers contre celui des concepts abstraits.
Une journée merveilleuse
Roman de presque cinq cents pages serrées divisé en tout petits chapitres étoilés, Une rue à Moscou s’ouvre sur une merveilleuse journée, dans la maison d’angle d’une ruelle connue sous le nom de Sivtzev Vrajek, domicile d’un vieil ornithologue savant, célèbre dans le monde entier pour ses travaux.
C’est le temps du retour des hirondelles, et la délicieuse Tanioucha, petite-fille du professeur, apparaît à la fenêtre, qui va éclairer de son sourire jusqu’aux pages les plus tragiques du livre. Le soir, tout un monde d’amis et de connaissances afflue dans la maison de Sivtzev Vrajek – que l’auteur nous présente d’emblée comme le centre de l’univers -, l’on converse et l’on écoute les dernières compositions d’un musicien de grand talent, Edouard Lvovitch.Il y a là un étudiant ratiocineur, l’une des premières victimes de la guerre toute proche, un savant biologiste, le jeune Vassia préparateur à l’université, un jeune officier plein d’avenir, et l’on verra duquel ! du nom de Stolnikov, la grand-mère Aglaya Dmitrievna, et bien d’autres personnages encore que nous suivrons dans leur destinée.
De fait, tandis qu’Edouard Lvovitch exécute au piano son improvisation sur le thème du « Cosmos », la vie, elle, poursuit son oeuvre féconde et destructrice à la fois. Pour annoncer la guerre, Ossorguine décrit alors une bataille rangée de fourmis: « Comme un invisible ouragan, comme une catastrophe universelle, une force divine, irrésistible et destructrice traversa l’espace, inconnu même à l’esprit de la fourmi la plus avisée ». Et d’enchaîner aussitôt après: « Les armées des fourmis ne furent pas les seules à périr »…

Et l’on entre dans le tourbillon. Mais que le lecteur n’imagine pas que le mouvement du livre va s’accélérer, pour céder au pathétique. Non: patiemment, posément, Ossorguine agence sur la muraille chaque élément de son immense fresque, laquelle comptera des visions d’une horreur insoutenable, pondérées cependant par le contrepoint des zones lumineuses, toujours lumineuses de la vie reprenant ses droits.

La duperie compliquée et grandiose
De quoi est faite l’Histoire ? À en croire Michel Ossorguine, qui en parle assez longuement dans Saisons, ce ne sont pas les historiens brassant leurs papiers poussiéreux qui nous renseigneront les mieux. Le « bruit du temps », dont parle Ossip Mandelstam, n’est pas à écouter dans les bibliothèques ou les archives, mais c’est dans la rue, dans les cours intérieures des maisons, dans les trains et sur les places qu’il faut lui prêter l’oreille. Et c’est ce que fait le romancier. À cette guerre, ainsi, toutes les justifications a posteriori seront données, tandis que les milliers d’Ivan, de Vassili et de Nikolaï lancés contre des milliers de Hans et de Wilhelm n’ont eu à se satisfaire que de mots d’ordre: « Des mots simples, faciles à prononcer, ainsi qu’un certain nombre de belles expressions, les mêmes dans toutes les langues, pour remplacer la pensée… »
« De cette façon, continue le romancier, grâce à une purification méticuleuse, les turpitudes et les mensonges des ronds-de-cuir se trouvaient, en dernier lieu, transformées en bel héroïsme et en larmes pures. Quant aux gens bornés, ils parlaient de simple duperie, ce qui était injuste: la duperie était très compliquée et grandiose. »
Plus compliquée et plus grandiose, encore, car née du peuple, et non plus seulement orchestrée par les puissants de ce monde, sera la duperie de la Révolution, et la vision qu’Ossorguine nous en donnera, multipliant les points de vue, saura nous apprendre, par le détail, à replacer chaque élan légitime et chaque erreur dans le contexte dramatique d’alors: « Des deux côtés, il y avait des héros, des coeurs purs, des sacrifices, des hauts faits, de l’endurcissement, une noble humanité non livresque, de la cruauté bestiale, la crainte, les désillusions, la force, la faiblesse, le morne désespoir. Il eût été beaucoup trop simple, et pour les survivants et pour l’histoire, qu’il existât une vérité unique ne combattant que contre le mensonge. Car il y avait deux vérités et deux honneurs luttant l’un contre l’autre. Et le champ de bataille était jonché des cadavres des meilleurs et des plus braves ».

Le peuple russe en fresque

Concentré sur une vingtaine de personnages, Une rue à Moscou déploie à vrai dire la chronique du peuple russe tout entier durant ces années terribles. Si toutes les classes sociales ne sont pas représentées par Ossorguine (point de « bourgeois » ni d’aristocrates, par exemple), il nous invite néanmoins à suivre les faits et gestes d’une poignée de braves gens, parmi lesquels il s’en trouvera de plus vulnérables que les autres – ou de moins chanceux, tout simplement -, qui succomberont à la première vague d’événements. Il en va ainsi du beau Stolnikov, les jambes sectionnées par un obus, homme-tronc monstrueux qui finira par se jeter du haut d’une fenêtre. Et d’autres qui, lors des années de famine, « s’arrangeront » comme ils pourront avec le nouveau régime, tel le misérable Zavalichine, devenu bourreau de la Tchéka, ensorte de toucher de plus abondantes rations.
Or Michel Ossorguine ne juge pas, et n’accuse jamais. Ce n’est pas « omnitolérance » de sa part, car on sent bien la sourde colère qu’il entretient à l’endroit des « grosses légumes », mais cela participe bien plutôt de son choix de décrire et d’expliquer le sort et les réactions d’une humanité moyenne prise dans un engrenage qui la dépasse.

C’est là que réside l’immense intérêt d’Une rue à Moscou, sans compter la foison de détails observés par l’auteur. Le roman s’achève, après l’audition de l’Opus 37, dernière oeuvre d’Edouard Lvovitch dans laquelle le génial musicien (on pense à Chostakovitch) concentre les aboutissants de la tragédie: « Le sens du chaos est né. Le sens du chaos ! Mais le chaos peut-il avoir un sens ? »), par l’attente du retour des hirondelles…

Michel Ossorguine. Une rue à Moscou. Traduit du russe par Léo Lack. LÂge dHomme, collection Classiques slaves, 483p., 1973.
Michel Ossorguine, Saisons. L’Age d’homme, collection Ecrits contemporains.L’Âge d’Homme, 1973.

29. En manque de sens

Où la chronique devient un genre majeur, à la fois quête de sens et de style. Et comment faire pièce au double matraquage de la Fatwa Valley et de la Silicon Valley…

Dans son introduction au choix de chroniques (un peu moins de 200 sur les 2000 qu’il a rédigées dans l’urgence en vingt ans) de Mes indépendances, Kamel Daoud évoque la pratique de ce genre devenu très populaire en Algérie, dans les sanglantes années 90, en insistant sur l’aspect vital de cette frénétique quête de sens quotidienne (il lui arrivait de composer jusqu’à cinq chroniques par jour sous divers pseudos) et d’échapper à la jactance précipitée par un style personnel.
C’est essentiellement celui-ci, dès les années 60 (j’avais entre 14 et 16 ans), qui m’a attaché aux chroniques de deux maîtres du genre, dans le Canard enchaîné, aux noms de Morvan Lebesque et de Jérôme Gauthier, le premier figurant l’anar humaniste et le second le pacifiste à tout crin.
Mai 68, pour le meilleur et parfois le pire, aura marqué le pic saillant d’une prise de parole libératrice dont les innombrables publications répondaient à une nécessité du moment, peut-être moins vitale qu’en Algérie dans les années de la guerre civile mais non moins réelle. Mais quoi de durable dans ce magma ? Quelle pensée, quelle parole pour tenir l’épreuve du temps et rester vivace aujourd’hui ? Kamel Daoud se pose la question en relisant ses chroniques souvent limitées à l’actualité et à son public algérien, et la réponse d’un style – bien au-delà des belles tournures et de la rhétorique plus ou moins ronflante – se distingue décidément de la profusion des opinions, avec le sceau du sens.
Or qu’est-ce au juste qu’un style ? C’est une pensée et une voix sans pareilles, une façon de parler unique découlant d’une expérience personnelle, mais dans laquelle peuvent se reconnaître d’innombrables “prochains”.
Le style de Kamel Daoud m’en impose peut-être moins que celui de Pascal, Bossuet ou Céline, mais ce nivellement par le haut, si j’ose dire, me dit bien moins que ce que le chroniqueur algérien, ce frère humain qui aurait l’âge d’être mon fils, me dit de sa quête de sens, dans l’ici mondialisé et le maintenant de tous, sous le ciel du Dieu muet de Pascal et dans le non-sens et le néant de tous les simulacres.
Donner du sens à sa vie ne relève pas du politique ou de la religion, pour autant que les religieux et le pouvoir politique ne m’imposent pas leur sens unique. Or ce que nous rappellent les chroniques d’un Kamel Daoud, comme “en creux “, c’est que la dépendance à de multiples visages.
Dans sa chronique intitulée L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit l’industrie de persuasion émanant de ce qu’il appelle la Fatwa Valley : “Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays – Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée”.
Or qu’avons-nous à opposer au sens unique proposé par la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley ? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaires des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley et consorts, aux vérités falsifiées des médias et de leur contempteur présidentiel plus menteur qu’eux, et je me suis répondu une fois de plus que la base de mes indépendances à moi, depuis que jeune garçon je lisais le Canard enchaîné, et ensuite de livres en rencontres, à l’école de la vie et des erreurs, au contact quotidien d’hommes et de femmes plus ou moins sensés – , la seule perception du manque de sens me poussait à en donner un à ce que je vis au jour le jour et que je partage avec celles et ceux, y compris le bougnoule Daoud (pour le dire à la façon des Trump, Le Pen et autres prophètes souverainistes du Grand Remplacement) qui sont du voyage.
A San Diego, nous sommes allés voir, avec le conjoint légitime de notre fille aînée, le film intitulé Le Cercle, tiré du roman éponyme de Dave Eggers, constituant une fable contre-utopique cinglante opposée aux visées sectaires “transhumanistes” de la Silicon Valley. Dans les grandes largeurs du roman faisant pièce à l’idéologie islamiste opposée de la Fatwa Valley, Boualem Sansal a répondu à sa façon dans son magistral 2084.
Autant dire que, du temps bref de la chronique au roman de plus longue durée, la quête de sens est plus que jamais notre affaire.

Kamel Daoud. Mes indépendances. Chroniques 2000-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p.

Morvan Lebesque, Chroniques du canard, Pauvert, 1960. Reprises (en partie) dans la collection Libertés.
Boualem Sansal. 2084. Gallimard, 2015.

30. Une lumière dans la nuit

À propos de La petite lumière d’Antonio Moresco

Un effroi d’enfance nous reprend parfois lorsque nous ouvrons les yeux dans le noir de la nuit, ou dans le silence blanc du jour, et c’est l’intense sensation physique, et métaphysique à la fois, qui nous saisit dès les premières pages de La petite lumière d’Antonio Moresco, qui ne nous quittera pas après avoir traversé ce livre ouvert entre deux infinis.
Le narrateur se trouve comme au bord du ciel, dans un hameau désert des monts boisés où il s’est retiré on ne sait pourquoi et d’où tous les soirs, la nuit venue, il aperçoit, au flanc de la montagne d’en face, une petite lumière. Et tout de suite cela nous parle, à l’intime, nous incitant alors à nous approprier.
personnellement le récit.
Je me suis donc rappelé, en lisant les premières pages de La petite lumière, cette nuit d’il y a une trentaine d’années où nous nous trouvions dans un tout petit refuge de montagne, avec des amis. Or, tandis qu’ils dormaient je m’étais relevé, bien après Minuit, attiré par je ne sais quoi sous la voûte prodigieusement étoilée formant comme un dôme au-dessus des rochers et des glaciers blêmes, jusqu’à la cime baignée là-haut de clarté lunaire ; et la sensation d’infini que j’éprouvais alors s’était mêlée à celle de n’être rien que chair mortelle; et je pensai aux cendres de notre ami que nous répandrions, le lendemain, du sommet de la montagne dans les couloirs verglacés de la face nord où, un mois plus tôt, notre compagnon de tant d’équipées s’était tué.
L’homme de La petite lumière s’est retrouvé là on ne sait pourquoi. Installé dans une maison de pierre et de bois au toit d’ardoises, il ne fait rien d’autre que songer et cheminer entre son logis et le petit cimetière aux lumignons, en contrebas, observant la nature avec une sorte d’attention exacerbée par ses poussées végétales et ses combats silencieux – on se rappelle, dans la foulée, le récit de Dino Buzzati évoquant les massacres muets qui se perpétuent, chaque nuit, entre insectes féroces et autres rongeurs sans pitié, dans les prairies aux airs tout sereins et bucoliques; et c’est dans l’inquiétante étrangeté de cedésert, au sens où l’entendaient ermites et moines d’antan, que, la nuit venue, le solitaire perçoit la petite lumière comme un signe de Dieu sait quoi.
L’homme étant ce qu’il est, sorti de la nature comme on sait, mais sans savoir pourquoi, voudrait le savoir cependant et s’expliquer, en l’occurrence, ce que signifie par exemple, là-bas, cette petite lumière.
Ainsi va-t-il aux renseignements, comme on dit. Or comme il y a, dans les environs, d’autres hameaux habités, il y va de son enquête, sans obtenir de réponse sur la nature de cette lumière, sinon d’un paysan à l’accent étranger ferré en matière de visiteurs de l’espace, qui a observé de ses yeux divers phénomènes dont l’apparition d’un grand œuf de lumière…
Mais c’est ensuite au lieu enfin repéré de la source de lumière, dans un hameau aussi désert que le sien, que le solitaire enquêteur découvre la vérité sur la source de la petite lumière, en la personne d’un enfant au crâne rasé dont la réserve farouche lui en en impose d’abord.
L’enfance de l’art requiert la plus grande simplicité, et l’on sait l’importance de l’Objet, qui a souvent valeur de symbole, dans les contes, et c’est tout l’art d’Antonio Moresco, de combiner, dans La petite lumière, qu’on pourrait relier à la filiation du réalisme magique, ou métaphysique, de la littérature ou de l’art italiens, un parfaite limpidité apparente, bien tangible et concrète, et comme nimbée de mystère et d’ombre éblouissante, si l’on ose dire, et les éléments tout à fait ordinaires et concrets d’un récit précis.
On pourrait dire aussi, pour creuser plus profond, que l’enfant de La petite lumière figure à la fois notre en deça et notre au-delà, la rencontre du protagoniste avec le petit garçon pouvant se lire, aussi, comme une rencontre avec ce que nous avons été où la projection de ce que nous serons dans quelque au-delà imaginaire.
« La petite lumière sera comme une luciole pour les lecteurs qui croient encore que la littérature est une entreprise dont la portés se mesure dans ses effets sur l’existence », lit-on sur la quatrième de couverture de ce grand petit livre traduit de l’italien de façon probe, sans enjoliver la langue-geste sans fioritures de Moresco, par Laurent Lombard, et l’on devrait en citer in extenso le vingt-quatrième de ses brefs chapitres (pp.106-107) pour mieux faire sentir l’effet possible de cette prose sur notre existence.
La petite lumière paraît, aux éditionsVerdier, dans la collection intitulée Terra d’altri, où l’on relève les noms de Francesco Biamonti et d’Erri De Luca,d’Elsa Morante ou de Mario Rigatoni Stern, entre autres « autres » terriens affiliés à ce que Georges Haldas appelait la « société des êtres ».
Or il faudra revenir sur le parcours singulier d’Antonio Moresco, dont vient de paraître un nouvel ouvrage traduit à la même enseigne, mais dans l’immédiat s’impose la citation du début de ce vingt-quatrième chapitre de La petite lumière, qui en indique assez la tonalité pascalienne et la tonne musicale particulière :
« Comment savoir si au-dessus du ciel il y a un autre ciel ? », je suis en train de me demander, assis devant le précipice. Du moins celui qu’on voit d’ici, de cette gorge, au-dessus de cet agglomérat de maisons et de ruines abandonnées. Comment savoir si la lumière n’est pas elle aussi à l’intérieur d’une autre lumière ? Et quelle lumière ça peut bien être, si c’est une lumière qu’on ne peut pas voir ? Si on ne peut même pas voir la lumière, qu’est-ce qu’on peut voir d’autre ? Comment savoir si la matière dont se compose l’univers, tout du moins le peu qu’on réussit à percevoir dans l’océan de la matière et de l’énergie noire, n’est pas à l’intérieur d’une autre matière infiniment plus grande, et si la matière et l’énergie noire ne sont pas à leur tour à l’intérieur d’une obscurité encore plus grande ? Comment savoir si la courbure de l’espace et du temps, si courbure il y a, si temps il y a, ne sont pas eux aussi à l’intérieur d’une courbure plus grande, un espace plus grand, un temps plus grand, qui vient avant, qui n’est pas encore venu ? Comment savoir pourquoi ça s’est arrangé comme ça, dans ce monde ? Est-ce que c’est comme ça partout, s’il y a un partout, dans ce déchaînement de petites lumières qui percent le noir dans cette nuit froide et dans l’obscurité la plus profonde ? »

Antonio Moresco. La petite lumière. Traduit de l’italien par Laurent Lombard. Verdier, coll. Terra d’altri, 122p.

 

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31.Une enfant du siècle

Au singulier du féminin…

Judith Hermann a en elle un puits de larmes. En tout cas j’avais été saisi, dès son premier recueil de nouvelles, Maisons d’été, plus tard, par l’originalité et la maturité, la clarté et la complexité, la puissance expressive et l’hypersensibilité qui caractérisent son art si singulier consistant à mêler, à des situations vécues au présent avec une grande intensité – tout y est concret, sensuellement palpable, rendu avec une plasticité rappelant parfois les expressionnistes – le tremblement profond du temps et son poids de plus en plus perceptible avec l’âge.
S’il y a de la mélancolie dans les nouvelles de Judith Hermann, dont procède le plus lancinant de son blues souvent râpeux, jamais elle ne cède à la délectation morbide. Dans la filiation des nouvelles berlinoises de Nabokov, on est au contraire saisi par la vitalité de ses personnages et par le dynamisme de son écriture. Son exploration des «vies possibles» illustre une imagination romanesque souvent en défaut aujourd’hui. Il ya de la fée chez elle, mais aussi de la sorcière : à la première, elle emprunte la capacité d’enchantement et à la seconde une sorte d’humour grinçant et cette implacable lucidité enfantine (mais jamais infantile) qu’elle promène sur la société en faisant dire à l’un de ses personnages «est-ce qu’il faut vraiment que ce soit comme ça?».
Par-delà l’aura de poésie et, parfois, de magie qui émane de cet univers, c’est aussi bien à la réalité des êtres, et douloureuse, et à tel sentiment d’insuffisance rappelant un Fassbinder, qu’achoppe Judith Hermann.
Avec Rien que des fantômes, son deuxième livre, on retrouve d’ailleurs les même personnages errants et plus ou moins blessés s’ agrippant les uns aux autres comme des naufragés, pour autant de rendez-vous manqués ou décalés, non loin des élégies de Peter Handke et dans le ton aussi d’un certain post-romantisme urbain imprégnant le cinéma allemand d’après-guerre, par exemple dans La balade de Bruno S. de Werner Herzog. La nouvelle éponyme du recueil, qui se déroule dans un sinistre motel d’Austin (Nevada), où se retrouve un couple d’amis allemands traversant les Etats-Unis comme deux âmes en peine, s’inscrit aussi bien dans le droit fil de cette observation panique.
En revanche, l’approche des personnages est marquée, chez Judith Hermann par une perception plus empathique et chaleureuse, sensuelle et presque animale, des rapports humains, auxquels se mêlent un dévorant besoin d’affection et une constante nostalgie d’on ne sait quel monde plus beau et plus pur, quelque chose qui a été perdu, que l’on chercherait à retrouver au fond d’une «caisse remplie d’objets anciens, absurdes, merveilleux», et dont on ne retrouverait finalement que le souvenir du souvenir …

Judith Hermann, Maison d’été, plus tard. Albin Michel, 2001.

Rien que des fantômes. Albin Michel, 2005.

 

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32. La Boîte d’échantillons

Pour lire et relire Ramon Gomez de la Serna…

On revient à Gomez de La Serna comme à un inépuisable brocanteur d’images poétiques jamais en mal de nous étonner à tout moment comme à tout moment il s’étonne, et c’est précisément cela qui saisit le lecteur de ses Greguerias: c’est que ces petits fragments colorés d’un immense kaléidoscope semblent refléter toutes les heures du jour et des quatre saisons, et tous les goûts, toutes les humeurs de tous les âges de la vie: de la gaîté primesautière de l’écolier du matin, qui remarque par exemple que “les boeufs ont l’air de sucer et de resucer constamment un caramel”, à la songerie mélancolique de l’homme vieillissant notant que “bien souvent nous nous lèverions pour faire notre testament, malgré que cela soit inutile, malgré que nous n’ayons rien à léguer à personne, mais uniquement pour faire notre testament; faire son testament; l’acte pur et sincère”.
Il y a, chez ce fou de littérature à la production balzacienne et touchant à tous les genres, un noyau doux et tendrement lumineux qui me semble le caractériser pour l’essentiel et le relier occultement au Rozanov des Feuilles tombées ou au Jules Renard du Journal, avec cette aptitude commune à décanter ce que Baudelaire, et Georges Haldas dans sa foulée, appellent les “minutes heureuses”.
Ce sont comme des épiphanies profanes, où nous est soudain révélé comme un surcroît de présence: “Dix heures du matin est une heure argentine, très riche en sonneries argentines et encourageantes… Dix heures du matin est une heure pleine d’un soleil diaphane, fluide et adolescent, même les jours nuageux, une heure pleine de clochette d’argent”.
Ou bien: “Le soir, quand le jour baisse, on voit que la page blanche a sa propre lumière, sa propre lumière véritable”.
Ou encore: “Il y a un moment, à la tombée de la nuit, où quelqu’un ouvre les fenêtres des glaces, les dernières fenêtres de l’après-midi, ces fenêtres qui donnent une lumière plus vive que tout le reste, la suprême lumière”.

Greguerias

(florilège)

Dans l’accordéon, on presse des citrons musicaux.
*
L’âme quitte le corps comme s’il s’agissait d’une chemise intérieure dont le jour de lessive est venu.
*
Lorsqu’une étoile tombe, on dirait que le ciel a filé ses bas.
*
Le S est l’hameçon de l’abécédaire.
*
Lorsque le cygne plonge son cou dans l’eau, on dirait un bras de femme cherchant une bague au fond de la baignoire.
*
L’eau de Cologne est le whisky des vêtements.
*
La musique du piano à queue déploie son aile noire et nocturne d’ange déchu désireux de regagner le ciel.
*
N’ayez crainte : la femme qui s’enferme à double tour après une dispute va non pas se suicider mais tout bonnement essayer un chapeau.
*
Le mot le plus ancien est le mot « vétuste ».
*
La tête de mort est une horloge défunte.
*
L’ennui et un baiser donné à la mort.
*
Venise est un endroit où naviguent les violons.
*
Pour le cheval, la prairie tout entière est un tambour.
*
Le désert se coiffe avec un peigne de vent ; la plage avec un peigne d’eau.
*
Rien ne donne plus froid aux mains que de s’apercevoir que l’on a oublié ses gants.
*
La nuit portait des bas de soie noire.
*
Le baiser n’est parfois que chewing-gum partagé.
*
Les larmes désinfectent la douleur.
*
Il est des femmes qui croient que la seule chose importante chez elles est ce rien d’ombre qui ourle leur décolleté.

*

Ramon Gomez de la Serna. Greguerias. Traduit de l’espagnol par Jean-François Carcelen et Georges tyras. Préface de Valéry Larbaud. Editions Cent Pages, 1992.

 

 

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33. Une banlieue de l’Univers

À propos des Périphéries de Philippe Lafitte…

À l’écart de tout « discours sur l’immigration », le romancier nous confronte, dans une narration très visuelle et physique, aux affrontements de jeune chefs de meute issus de deux communautés – Tsiganes roumains et banlieusards arabo-musulmans – par le truchement de personnages ressaisis entre soumission imposée (pour les femmes surtout) et tentatives d’y échapper, espérances d’une vie meilleure et déceptions amères. Avec le souffle épique d’une fable…
C’est un livre étrangement prenant et même envoûtant par sa beauté crépusculaire et son mélange de violence latente et d’âpre tendresse, que le dernier roman de Philippe Lafitte dont le seul titre de Périphéries, géolocalisable au bout de nulle part ou à côté de chez nous, s’étend aujourd’hui à une nébuleuse de banlieues planétaires rejetées par les centres homologués downtown – ici Paris en pôle magnétique toujours hyper-attirant, et la banlieue parisienne devenue territoire excentré que se disputent certains des individus issus de communautés particulières, plus précisément encore en l’occurrence: Roms en clan d’une quarantaine planqués dans un bidonville naguère démantelé et reconstitué depuis un an, et fratrie arabo-musulmane élargie dont le lien est à la fois traditionnel et déliquescent, le territoire du roman étant à la fois celui des identités tribales et des trafics illicites – leur similitude réduite à la rage de survivre, où le commerce de la drogue reste une base commune et le premier motif de la guerre – le roman de Philippe Lafitte étant aussi bien d’amour et de guerre…
Au présent de l’indicatif incarné
L’incarnation romanesque de Périphéries est immédiate avec l’apparition, torse nu dans la froide nuit industrielle, du jeune Virgile en plein effort de musculation tandis qu’alentour vrombissent les moteurs et se percutent les éclairs de lumière – Virgile à fleur de vingtaine et dont on apprend dans la foulée qu’il nourrit le grand projet de ramener son clan des Monescu au pays après trop de galères partagées en la présumée Terre promise, et comme un souffle biblique à valeur de fable se dégage de ces premières pages au présent de l’indicatif où planent déjà les ombres de diverses menaces.
Au-delà des stéréotypes
Autant par sa substance que par sa forme, sa narration très visuelle et le trait percutant de chaque mot, la suite de ses séquences suivant l’évolution des quatre personnages principaux – deux hommes et deux femmes entre vingt et trente ans -, son découpage temporel et ses dialogues à l’arraché, le roman évoque un film à possible extension en série, stéréotypes inclus.
Mais ceux-ci ne figent pas la vie pour autant, et ce que le « discours sur les banlieues » peut avoir de convenu, voire de démagogique, se trouve ici en butte à une réalité tissée de violence et de contraintes qui font que dans chaque communauté chacune et chacun reste plus ou moins sous emprise, questions d’honneur pour la galerie et de raisons moins avouables en réalité.
Puisqu’il y a du cinéma partout désormais, et que Virgile le Rom et Nuri son potentiel ennemi sur le terrain du deal, se balancent des amabilités en verlan dont le sujet est une Yasmine voilée de force par son frère et donc interdite au Manouche, on pense évidemment aux deux clans opposés se défiant dans West side story, donc aux petits amants de Vérone, même si l’on n’en est même pas ici aux préliminaires. N’empêche que la tension monte vite aux extrêmes, et d’abord au sein d’une des deux communautés, entre Yasmine qui se tape tout le job familial (la mère est morte, et le père grabataire) après avoir lâché ses études à regret, et son frère Nuri, chef de bande aux investissements quasi mafieux, et lui imposant soumission au nom de l’honneur, de foulard en hidjab.
Que les exclus s’excluent entre eux et que l’ostracisme périphérique rime avec le racisme franchouille que Virgile et Nuri subiront forcément, chacun de son côté: voilà qui complique la situation, au risque de fâcher les simplificateurs – mais Lafitte montre sans démontrer, ce qui ne veut pas dire qu’il se débine, se dédouane ou renvoie tout le monde dos à dos. C’est plutôt face à face , dans l’emportement des violents et les tentatives d’échappées libres, que le drame se joue et se noue dans la lueur sinistre des brasiers.
La paradoxale beauté du réel
Une étrange aura de pureté, mélange de naïveté et d’aspiration vitale à se sortir du piège de la réalité, se dégage de ces Périphéries et cette « lumière » est ce qui nous attache particulièrement aux trois protagonistes positifs du roman et donne sa beauté à celui-ci.
Beauté du rêve candide de Virgile, loup solitaire qui souffre de l’exclusion des siens et leur offre un avenir de rêve aussi splendide que chimérique – et le personnage s’incarne bel et bien en figure de héros romantique, alors même qu’il a été blessé dès sa tendre enfance.
Beauté de la rage et du désarroi d’Yasmine, dont l’émancipation de femme intelligente est écrasée par la domination d’un frère aussi moralisant dans sa justification pseudo-religieuse que cynique dans ses menées de chef de gang; enfin beauté fragile de Léna la Roumaine à qui la maladie a interdit de suivre Virgile en France et dont le piège est la pauvreté – beauté de cette humanité fragile, sans rien de complaisant par évocation misérabiliste, mais qui garde quelque chose de sacré, comme dans la scène poignante et magnifique des funérailles nocturnes de la vieille Luana, aïeule et mère de substitution de Virgile dont la dépouille en feu est abandonnée au flux de la Seine, accompagnée par les chants et les prières du clan des Monescu…
Tout cela, une fois encore, pourrait nourrir une belle fresque vidéo ou cinématographique, mais avec un « plus » qui tient au roman et à ce que la littérature imprime de mémorable à notre rétine psychique ou affective. À cet égard, tant par sa connaissance et ses intuitions liées à son « expérience » latérale de la banlieue, qu’il a côtoyée pendant des années, que par son travail littéraire d’observateur du réel contemporain, amorcé dans ses livres précédents – une plongée mémorable dans l’univers intime et méconnu d’un Andy Warhol transformiste -, et surtout dans les précédents, Belleville Shanghai Express et sa communauté chinoise de Ménilmontant, suivi de Celle qui s’enfuyait, portrait en courant d’une Black en quête de résilience , Philippe Lafitte reprend et développe, dans une écriture de plus en plus suggestive, le thème qui le passionne de la rupture, chez ses personnages, d’avec les déterminismes sociaux, politiques ou idéologiques, telle que le lui a inspiré L’Eloge de la fuite du biologiste Henri Laborit.
Où le roman renoue donc, avec la touche sensible appropriée, avec les fondamentaux de la condition humaine…

Philippe Lafitte. Périphéries. Mercure de France, 174p. 2023.

Photo JLK: Philippe Lafitte à la rue de Canettes.

 

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34. Avec l’élégance du cœur

À propos de Dandys et excentriques de Denis Grozdanovitch.

Champion de la raquette et crack au jeu d’échecs, Denis Grozdanovitch s’est fait, aussi, en vieux sage avant l’âge, le collectionneur des diverses formes de singularités individuelles opposées à l’esprit grégaire croissant aujourd’hui à proportion exponentielle des meutes et des masses.
Substantiel et souvent drolatique en dépit de son indéniable sérieux, Dandys et excentriques  est à savourer à l’écart des foules…
La figure idéale du dandy à l’européenne, qui a cristallisé dès la fin du XIXe siècle en symbiose anglo-française, pourrait se représenter sous les traits du poète et activiste Lord Byron, flottant de nuit sur le Grand Canal de Venise dans la position dite de «la planche», un cigare dans une main et dans l’autre une lanterne destinée à signaler poliment sa position aux nautoniers et autres gardiens de l’ordre nocturne vénitien.
De dix ans l’aîné de Byron, le compatriote de celui-ci, surnommé «le beau Brummel», plus précisément George Bryan Brummel (1778-1840) passe pour l’initiateur du dandysme britannique, non moins flamboyant de mise et d’esprit que le poète quoique sans génie, qui lustrait ses bottines au champagne et fut célébré par Balzac autant que par Barbey D’Aurevilly mais finit tout perclus de dettes en exil normand, ne se rasant ni ne se lavant plus tout en lançant la mode de la cravate noire qui ne nécessite point de recours trop onéreux à la blanchisserie…
Arbitres des élégances visibles et parfois invisibles, comme le furent plus tard un Oscar Wilde ou un Kenneth Tynan, avant et après un Robert de Montesquiou (modèle du baron Palamède de Charlus de Proust) ou un Baudelaire, ces dandys emblématiques conservent une aura que beaucoup de leurs émules plus récents, imitateurs de pacotille à la Andy Warhol ou à la Gonzague de Saint-Bris, n’ont plus qu’aux yeux des philistins amateurs d’extravagance au petit pied.
De l’observation concentrique en milieu foldingue…
Denis Grozdanovitch s’identifie, au début de son inventaire kaléidoscopique, à Jack Kerouac assistant, le chapeau discrètement baissé sur ses yeux bien ouverts, à une conversation entre deux de ses amis aussi extravagants l’un que l’autre. Dans son récit-roman Sur la route, sous le pseudo de Sal Paradise, le narrateur fait semblant de dormir pendant le premier échange haut en couleurs de Carlo Marx et Dean Moriarty, lesquels ne sont autres, dans la vie réelle, que le barde beatnik Allen Ginsberg, gourou très barbu de la contre-culture américaine des années 60-70, et Neal Cassady, double fraternel de Kerouac et personnages mythique de la même époque.
Or Grozdanovitch, comme Sal Paradise feignant d’être ailleurs sans perdre un mot de la fameuse conversation, qu’il retranscrira tantôt à l’attention de la postérité, a souvent pratiqué de la même façon, lui l’observateur «concentrique» plutôt réservé et «classique» de nature, avec les multiples extravagants des deux sexes qu’il a fréquentés à travers les années.
Ainsi, se faisant chroniqueur de menées originales dont les unes sont tirées de sa vie et les autres de la littérature, l’auteur de ces «vertiges de la singularité» compose-t-il une espèce de roman tout à fait captivant dont les personnages illustrent, chacun à sa façon, ce que le théologien médiéval Duns Scot qualifiait d’«infiniment singulier», amorçant une interminable dispute entre les tenants de l’unicité fondamentale de la personne et ceux qui parient pour le collectif et la conformité plus ou moins grégaire, disons un peu grossièrement : les individus et les sectes, les solitaires et les attroupés, etc.

Max, Elise, Serge et les autres…

Des personnages singuliers, il y en a beaucoup plus autour de nous que nous ne croyons, sans parler forcément d’extravagance spectaculaire. Je pourrais vous raconter les tribulations de mon neveu Saturnin initié au chamanisme au tréfonds de la forêt péruvienne, dont le mariage avec une Chinoise ne dura que le temps d’une lunaison, ou les hauts faits mémorables de tel prince polonais richissime qui accoutumait, au Grand Hôtel de Chandolin où il se faisait conduire de Saint-Luc par chaise à porteuses (misogyne, il exigeait de solides Valaisannes costumées), de jeter des pluies de monnaie à la sortie de la messe pour jouir du spectacle des chenapans se jetant sur cette manne, mais les extravagants dont parle Denis Grozdanovitch, observés au fil de sa vie, requièrent une attention d’autant plus vive que leur dandysme est moins voyant et parfois plus profond, voire plus poignant.
Une douce folie apparente du moins son compère Max, «pion» comme l’auteur dans un lycée parisien, Edouard le génial stratège d’échecs à la paranoïa galopante, Elise la vieille dame indigne de souche aristocratique retirée dans son manoir avec sa gouvernante Aphonsine et sa ménagerie après avoir envoyé valdinguer sa famille de snobs et rallié la cause internationale du communisme, ou encore Serge le volubile qui met publiquement en boîte le docteur Lacan dont il évente au passage la fumisterie, j’en passe et de quelques autres originaux dont l’écrivain tire la matière d’autant d’esquisses de nouvelles visant à une «théorie générale des exceptions» aussi peu dogmatique que pénétrante et souvent émouvante.
De fait Gozdanovitch est plus sensible à ce qu’on pourrait dire l’aristocratie du cœur, qui imprègne ses observations de tendresse, qu’aux effets extérieurs de telle ou telle mode vestimentaire ou artistique se voulant «décalée» alors qu’elle participe d’un anticonformisme devenu convention. Son approche des provocations avant-gardistes d’un Marcel Duchamp, au début du XXe siècle dadaïsant, devenues conventionnelles au possible à force d’être répétées, va de pair avec sa critique de l’iconoclasme factice et incessamment recyclé d’un Andy Warhol dont le journal intime révèle un snob de bas étage à l’atterrante stupidité.

Au féminin singulier et au nom du style

Si la septuagénaire Elise est tirée des souvenirs personnels vécus de Grozdanovitch, celui-ci se plaît aussi à rendre hommage aux femmes dont la singularité personnelle a si souvent été canalisée ou empêchée – dans le peuple plus encore que dans les classes aisées -, et dont certaines grandes figures littéraires témoignent à travers les siècles, de la poétesse Sapho (dont on sait depuis peu que le «saphisme» est une invention tardive et fallacieuse) à la «comète mélancolique» Annemarie Schwarzenbach, en passant par Madame du Châtelet et Germaine de Staël, Karen Blixen ou – belle découverte au passage – la philosophe bulgaro-américaine Rachel Bespaloff, Virginia Woolf plus forcément que Duras ou encore Louise Brooks dont le « nihilisme érotique » a été célébré par Roland Jaccard, compère de Grozdanovitch aux échecs…
Et l’on pourrait évidemment citer dans la foulée, entre dandysme profond et féminine extravagance, très au-dessus des postures à la coule voire vulgaires d’une Christine Angot ou d’une Virginie Despentes, le génie subversif des contes étincelants de la terrible Madame d’Aulnay, la dévastatrice lucidité d’une Flannery O’Connor en son observation de la misère humaine dans ses nouvelles du «Sud profond », le non moins féroce et drolatique aperçu des relations sociales et familiales chez l’Anglaise Ivy Compton-Burnett, entre autres fées et sorcières des lettres.
La question du style est au cœur de la recherche menée par Denis Grozdanovitch. Qu’un Paul Léautaud, un Arthur Cravan célébré par son ami Cendrars, lui-même peint en personnage de légende par Henry Miller, ou qu’un Charles-Albert Cingria, un Albert Cossery en dandy germanopratin, fassent partie d’une constellation d’originaux plus ou moins hauts en couleurs : c’est une chose. Mais l’essentiel est ailleurs, qui tient au style.
Ramuz ne faisait pas que nouer sa cravate comme personne : son écriture est une modulation du dandysme terrien, de même que la phrase de Léautaud est inimaginable hors de l’Île-de-France, inimaginables les nouvelles de Cossery sans imprégnation arabo-levantine fleurant la rue du Caire.
Grandeur des Bartleby, Oblomov & Co
Le vrai dandysme n’est pas forcément ostentatoire ni moins encore maniéré, même s’il y avait de ça chez un Oscar Wilde dont le style étincelant jetait mille feux brefs. Mais le grand Wilde est ailleurs : dans l’humiliation et la déchéance, dans le cachot où il écrit, après le crachat des justes, le bouleversant De profundis, joyau débourbé de la fange.
La singularité est vertigineuse quand elle va jusqu’au bout d’elle-même, comme on le voit chez Edouard, ami de Grozdanovitch sombrant dans le délire de persécution alors qu’il aspire aux plus hautes sphères combinatoires du Noble Jeu, ou chez Kenneth Tynan le dandy déchu de la critique théâtrale londonienne (c’est lui qui a fait la gloire des culs nus d’O Calcutta…) se vautrant dans le stupre et l’autodestruction.
Mais il faut conclure plus aimablement, entre le divan d’Oblomov le divin paresseux et la douceur implacable du scribe Bartleby refusant de jouer le jeu social, dans l’aura polychrome de Pierre Bonnard retouchant à l’infini ses images du bonheur terrestre, ou dans le souvenir ému d’Anton Pavlovitch Tchekhov, pas plus dandy qu’extravagant au sens commun, dont la vie humble et le style, parfaitement accordé à la simple vérité de toute existence, signaient sa noblesse plus qu’aucune particule…
Denis Grozdanovitch. Dandys et excentriques. Les vertiges de la singularité. Grasset, 383p. 2019.
Dessin: Matthias Rihs.

 

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35. Aux confins de la forêt profonde

À propos de Lisière, récit de voyage de Kapka Kassabova.

La Bulgare Kapka Kassabova, établie dans les Highlands écossaises, mais revenue à ses sources balkaniques, en a ramené, sous le titre de Lisière, un récit saisissant à valeur multiple de reportage géo-politique, de document humain aux figures mémorables, de méditation sur les notions de frontière et d’identité ou encore de grand poème existentiel mêlant mythologie antique et tragédies actuelles, alternant ombres et lumières.
Nous venions d’entrer en quarantaine mondiale lorsque, d’un clic, j’ai rejoint en pleine nuit la belle Kapka au fin fond des monts Rhodopes, dits aussi « montagnes de la folie, en quête d’un mythique village-où-l’on-vit-pour-l’éternité, aux confins de trois entités historico-politiqes (Bulgarie-Grèce-Turquie) où les hommes, depuis la nuit des temps «barbares», n’ont cessé de se chasser d’un côté et de l’autre.
Dans la seconde partie du XXe siècle, de nombreux jeunes gens épris de liberté ont perdu la vie dans ces forêts truffées de gardiens en armes en essayant de passer un rideau de fer fantomatique mais terriblement réel, et, plus récemment, dans un mouvement inverse, de non moins nombreux migrants se sont fait piéger alors qu’ils tenaient d’entrer en Europe – symbole à leurs yeux de paix et de prospérité.
Jusque-là, j’ignorais tout des monts Rhodopes, ne me doutant pas que c’était là-bas, à la frontière invisible séparant l’Occident de l’Orient, qu’un certain Orphée, pénétrant dans une grotte percée au flanc de la montagne dite du Jugement, avait accédé au royaume des ombres comme Dante au « milieu du chemin» de sa propre vie ; je ne savais rien des cérémonies purificatrices perpétuées par les habitants de ces lieux se retrouvant pour des ablutions aux sources miraculeuses entrecroupées de danses sur les braises, et d’un clic, en pleine période obsédée par les fameux « gestes-barrières », j’entrai dans ce monde enchanté qui est à la fois notre monde, virus compris.

Un réseau sans barrières

C’est par un autre clic, via Facebook, que mon compère Alain Dugrand – vétéran de la première équipe du journal Libération des années July et juré-secrétaire du prix Nicolas Bouvier à l’enseigne du festival Étonnants Voyageurs – m’a, le premier, recommandé la lecture de Lisière,et, comme le librairies se trouvaient alors interdites d’accès, ce fut via Kindle que je me pointai donc, cette nuit-là, dans cette « histoire humaine de la dernière frontière en Europe », au seuil de laquelle cette belle grande bringue de Kassabova, à propos des nouvelles barrières s’élevant ici et là dans notre drôle de monde, mur de Trump compris, situait sa démarche focalisée sur la « dimension humaine de l’histoire» en ces termes, et plus précisément à propos des barbelés visant à endiguer le flux migratoire en provenance du Moyen-Orient : «Déplacements et barricades à l’échelle mondiale, nouvelles formes d’internationalisme et vieux réflexes nationalistes : telle est la maladie systémique qui gangrène notre monde et se propage de périphérie en périphérie, car à l’heure actuelle il n’existe plus un seul endroit retiré. Enfin, jusqu’au jour où vous vous perdez dans la forêt »…
Or le moins qu’on puisse dire, au fil du parcours de Kapka Kassabova, c’est qu’elle ne se perd pas plus que le cher Dante Alighieri suivant son guide dans sa « forêt obscure », même si elle ne sait pas exactement ce qu’elle cherche, comme elle le confiera en fin de parcours à une guérisseuse de bon conseil.
De la génération qui avait vingt ans quand le mur de Berlin s’est effondré, Kapka n’a jamais cru aux « lendemains qui chantent » de l’idéologie politique ni à quelque au-delà rassurant promis par telle ou telle doctrine religieuse. Contrairement à l’auteur de la Divine comédie, dont la quête parachevait le pèlerinage du Moyen Âge chrétien sur des bases poétiques et théologiques bien établies, avec Virgile pour mentor et Thomas d’Aquin en soutien dogmatique, la brave voyageuse se retrouve en somme, au XXIe siècle, dans une situation rappelant à la fois celle d’Ella Maillart en ses premières explorations, avec un souci quasi ethnographique d’enquêtrice sur le terrain, à la rencontre de personnes plus ou moins déplacées qu’on dirait les survivants d’on ne sait quelle catastrophe passée, au seuil d’une ère non moins inquiétante.
Comme l’Américaine catholique Annie Dillard observant la nature proche ou les Indiens d’Amazonie, pas loin non plus des investigations de la journaliste russe Svetlana Alexievitch, la voici donc arpenter ces hautes terres farouches et magnifiques et se confronter à l’histoire du XXe siècle « à visage humain », et ce sont alors autant de rencontres surprenantes autant de destinées touchantes ou glaçantes, évocatrices d’un temps confus où se mêlent toutes les époques, les croyances et les pratiques. Ainsi l’ancien agent du renseignement bulgare, relooké en jouisseur cynique à compagne raciste en bikini, voisine-t-il avec le délateur-exécuteur en mal de justifications, mais aussi avec les gens simples du village-dans-la vallée ou avec les porteuses d’icônes et les pèlerins nocturnes fouleurs de feu des cérémonies immémoriales.
Une guérisseuse de bon conseil…
Les « purs » littéraires, invoquant le « pur » Mallarmé – en faussant d’ailleurs ce que le poète entendait par là -, évoquent parfois avec dédain l’ « universel reportage » comme un sous-genre négligeable, alors que les récits de voyage, aujourd’hui, se trouvent au contraire exaltés au titre d’une prétendue « littérature-monde » supposée plus « authentique » en tant que telle, effets de mode compris.
Or lisant Lisière de Kapka Kassabova, ces distinctions paraissent à vrai dire académiques, voire dérisoires, tant ce récit « journalistique » recèle de « poésie », parfois aussi envoûtant que telle nouvelle de Buzzati ou que tel roman de Kadaré, tout en restant aussi factuel que les enquêtes d’un Richard Kapuscinski.
La lecture n’est qu’un voyage virtuel, mais lire Lisière m’a paru aussi tonique et roboratif qu’une virée réelle dans nos forêts, ponctuée de rencontres non moins marquantes que leurs homologues en 3D… Jusqu’à la dernière, guérisseuse à tête d’oiseau qui a fait carrière dans la médecine conventionnelle avant d’en arriver à la conclusion que toute douleur a des causes spirituelles et remarquant que « la médecine a horreur d’admettre à quel point elle est impuissante ».
Alors Kapka Kassabova de détailler les pratiques singulières de la guérisseuse, recoupant les croyances et autres « secrets » de multiples traditions spirituelles d’essence populaire restées vivaces en ces lieux où paganisme, islam et christianisme s’entremêlent, qui finit par la soumettre à un rite destiné à la délester du poids de tout ce qu’elle à vécu dans ces «montagnes de la folie» afin de lui rendre, le pied léger, son inaliénable liberté…

Kapka Kassabova. Lisière.Traduit de l’anglais (Ecosse) par Morgane Saysana. Editions Marchialy, 2020, 485p.

 

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36. Dits de l’émerveillé

Avec François Cheng, à propos de L’Eternité n’est pas de trop

(« Sans le vrai deux il n’y a pas de vrai trois »)

Il est certaines rencontres durant lesquelles les heures semblent se dilater ou se parer d’une sorte d’aura, et tel est le sentiment profond que j’aurai éprouvé en passant, l’autre jour, un après-midi de plénitude avec François Cheng, assis sur de mauvaises chaises dans une salle froide entourée de gens bruyants, mais comme hors du temps, ou plutôt au coeur du temps, dans sa palpitation mêlée de violence et de douceur, où l’ombre le dispute à la lumière.
De fait, le poids du monde et la légèreté de l’être marquent immédiatement, sans la moindre pose, la conversation de cet homme qu’on sent à la fois délicat à l’extrême et habité par une grande force intérieure, dont l’enfance fut marquée par les horreurs de la guerre et qui connut l’«enfer parisien», selon l’expression de Rilke, du dénuement et de la solitude, avant de faire un beau chemin de lettré et de poète, puis de romancier capable d’exprimer à la fois les nuances les plus subtiles de l’émotion et les pulsions parfois terrifiantes de la brute humaine.
«Ce qui m’occupe essentiellement dans L’éternité n’est pas de trop, c’est la passion. Et ce que je veux dire, c’est que la vraie passion relève de l’esprit. Elle est certes fondée sur les sens et les sentiments. Mais celui qui reste à ce niveau purement biologique tourne en rond et se dessèche. Quand la passion relève de l’esprit, c’est l’ouverture continuelle. Pourquoi ? Parce que la possibilité d’échange entre le masculin et le féminin est le plus grand don qui nous ait été offert par la Création. Tous les autres types de dialogues relèvent d’ailleurs de cette relation, y compris chez les mystiques qui dialoguent avec Dieu, ou chez les artistes qui dialoguent avec la nature. Un cynique pourrait nous dire que le rapport masculin-féminin n’est qu’une nécessité liée à la procréation, mais je crois que c’est faux. Parce que l’homme est devenu un être de langage, qui est un miracle de la création. Le rapport entre masculin et féminin offre alors un dialogue sans fin, fondé sur un désir toujours renouvelé et encore amplifié par l’inaccessibilité. Comme on ne peut jamais atteindre tout à fait l’autre, le dialogue est d’autant plus infini. L’homme et la femme sont deux êtres finis, mais qui s’engagent sans cesse dans la voie de l’infini.»
Sublimités éthérées que ces propos ? Au contraire: ce qui saisit à la lecture de L’éternité n’est pas de trop, c’est son ancrage physique dans le concret et le sensible, d’où rebondissent ses échappées vers les hauteurs. Disciple de Rilke, sur les traces duquel il est allé se recueillir quelque temps, dans un chalet-hôtel en face de Rarogne – Rilke qu’il affirme un «poète de l’être» comme il se définit lui-même -, François Cheng dit qu’il est devenu un «pèlerin de l’Occident».
Lorsque, boursier de dix-neuf ans et ne sachant pas un mot de français, il débarqua à Paris le premier jour de 1949, le jeune Cheng connaissait déjà parfaitement les littératures européennes. C’est cependant après des années de vraie «galère» que le futur traducteur chinois des plus grands poètes français contemporains, allait se faire connaître, dans les années 70, par deux ouvrages portant, respectivement, sur L’Ecriture poétique chinoise (Seuil, 1977) et sur Vide et plein, le langage pictural chinois (Seuil, 1979), précédant divers livres d’art de haute tenue, notamment consacrés à la peinture de Shitao. Or on relèvera, dans la foulée, que c’est bel et bien en «pèlerin de l’Occident» que François Cheng s’est fait passeur d’Extrême-Orient; et par exemple en remontant aux sources de la Renaissance italienne qu’il a redécouvert celles, bien antérieures, de la peinture chinoise.
«C’est en approchant la meilleure part d’une autre culture que vous découvrez votre propre meilleure part. D’où la nécessité de l’échange. Toute culture qui se replie sur elle-même se meurt. Vous connaissez bien vous-mêmes, en Suisse, ce danger. A ce propos, je me rappelle que Romain Rolland, dans Jean-Christophe, imaginait l’avenir de l’Europe des cultures à partir du modèle helvétique. Plus l’autre est riche, plus je m’enrichis moi-même, et plus je suis à même d’enrichir ensuite les autres.»
«Dans ce mouvement d’échange, poursuit François Cheng, je crois que la Chine peut amener quelque chose à l’Occident avec son intuition ternaire. L’Occident a privilégié la logique duelle, ce qui constitue sa grandeur. Cette séparation du sujet et de l’objet fut sa démarche originale. Cela étant, maintenant qu’on a conquis la matière et le monde entier, il est peut-être temps de valoriser la dimension ternaire. La Chine n’a peut-être pas assez privilégié le deux, qui représente le droit, le respect de l’autre, la démocratie et la liberté. Or sans le vrai deux, il n’y a pas de vrai trois. Ce qui est important à l’instant, dans notre conversation, ce n’est pas chacun de nous: c’est ce qui a pu avoir lieu, qui nous dépasse l’un et l’autre pour donner cette nouvelle expression de l’être – une rencontre et une conversation.»
Evoquant l’avenir de son pays, où il n’est revenu que dans les années 8o, après la tragédie sanglante de la Révolution culturelle, François Cheng refuse d’envisager la rencontre de la Chine et de l’Occident en termes de relation «duelle».
«Il faut que chacun dépasse les idées préconçues qu’il a de l’autre. Non, la Chine n’est pas le monde monolithique et fermé, voire agressif, que se figurent certains Occidentaux. Non, l’Occident n’est pas réductible au culte du profit. Certes, la Chine actuelle est gangrenée par la corruption, mais ce n’est pas toute la Chine. Comme à d’autres époques, le meilleur de la Chine a conscience de sa faiblesse et sait que c’est dans le dialogue avec l’Occident qu’elle peut se régénérer et lui apporter, aussi, quelque chose de sa propre richesse millénaire…»
Une passion qui survit au temps
L’époque est à l’obsessionnelle célébration de la jeune chair, dont les dialogues débiles du Loft illustrent, pour le pire, la pauvreté des échanges. Autant dire que le roman d’un amour empêché, qui devient passion sur le tard, et sans union charnelle consommée (quoique la fin reste ouverte), fait figure d’ouvrage à contre-courant.
Or ce qui saisit, à la lecture de L’éternité n’est pas de trop, c’est l’extraordinaire fraîcheur, et la plénitude sensuelle et spirituelle de cette histoire concentrant à la chinoise, à la fin de la dynastie Ming (XVIIe siècle), les deux passions contrariées de Roméo et Juliette et de Tristan et Yseut.
Trente ans après avoir échangé un regard amoureux avec la belle Lan-Ying, fille de riches bourgeois alors qu’il n’est lui-même qu’un pauvre musicien ambulant, Dao-sheng revient dans le bourg où, mariée contre son gré avec un seigneur local, Dame Ying dépérit. Sa qualité de médecin, acquise auprès des moines, permet à l’amoureux persistant d’approcher celle qui lui a été ravie (il a même été battu et a connu le bagne pour son audace), et de la guérir, au déplaisir ardent du seigneur jaloux, lequel mourra de rage mauvaise après avoir tenté d’étrangler sa femme redevenue trop belle à son goût.
Bien plus qu’un roman d’amour «sublimé», L’éternité n’est pas de trop est l’incarnation vivante – où les instances du mal sont aussi présentes que l’aspiration au dépassement -, d’une passion sublime, admirablement modulée, en un présent de l’indicatif qu’on dirait concentrer tous les temps verbaux, par l’écriture limpide et fruitée, énergique et poétique, d’un maître écrivain.

François Cheng. L’éternité n’est pas de trop. Albin Michel, 282p.

 

37. La poésie d’une magicienne

 

À propos de Janice Winter de Rose-Marie Pagnard.

D’un livre à l’autre, et comme entremêlant des fils d’encre soyeuse et d’or, Rose-Marie Pagnard poursuit son œuvre romanesque à la manière d’un grand rêve éveillé, dont l’atmosphère relève à la fois du conte populaire et du romantisme allemand, avec une tension constante entre folie et beauté. Le mélange de psychologie des profondeurs et de poésie de Janice Winter rappelle en outre les romans si troublants et si beaux de Pierre Jean Jouve (de Paulina au Monde désert, en passant par Les aventures de Catherine Crachat), sans qu’il soit question pour autant d’aucune imitation.
De fait, l’univers de Rose-Marie Pagnard est décidément original et unique, et la narration de Janice Winter, dégagée des brumes parfois un peu éthérées du précédent ouvrage de l’auteur, Dans la forêt la mort s’amuse (excellent au demeurant, et gratifié d’un Prix Schiller en 1999), marque une nouvelle avancée.
Janice Winter est une enfant en métamorphose, qui se raconte cette drôle d’histoire tout en la vivant, comme par mimétisme, au côté de sa sœur aînée Léa dont la récente tentative de suicide étreint les siens d’angoisse latente. Le double printemps inquiet des filles Winter s’accorde par ailleurs à l’ambiance étrange de la maison d’Ida Sommer, la grand-tante dont le fils Horst a disparu depuis huit ans et 235 jours. L’histoire se passant rue des Foudres, il est naturel que le disparu tombe du ciel pour réapparaître aux jeunes filles auréolé de feu et en manteau d’Arlequin, qu’elles serviront chacune à sa manière à la cave où, bâtard en quête de père et bandit pour rétablir l’ordre secret des choses, il s’est planqué quelque temps.
Dans un climat d’étrangeté qui nimbe tous les personnages d’une sorte d’aura mythique, Rose-Marie Pagnard marque bien la frontière entre les instances de la trivialité et de la norme, du conformisme social et de la conformité psychiatrique, et celles de la fantaisie et de l’imagination, de la liberté et de la poésie.
Cernés par l’angoisse, les parents de Léa tremblent à l’idée que leur fille puisse toucher à la drogue, sans imaginer ces « phénomènes inexpliqués » de la nature qui ont toujours fasciné Horst, lequel incarne d’ailleurs la poésie en mouvement perpétuel autour de nous, mais qu’on ne saurait percevoir sans attention fervente, à laquelle Janice ajoute une sorte d’amour sorcier, en deçà de la fusion sexuelle vainement espérée par Léa.
Rose-Marie Pagnard, Janice Winter, Editions du Rocher, 179 pp.

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38. Whispering Safonoff

En lisant Autour de ma mère, cette année-là…

La très belle évocation hivernale de la baie de Montreux vue des hauts, par Varlin, rend bien la tonalité de ce dimanche d’hiver et fait écho, à l’instant, à ces mots que je lis dans le dernier livre de Catherine Safonoff, intitulé Autour de ma mère et me rappelant à tout moment les notes sensibles du livre que je préfère de Peter Handke, Le poids du monde : « Je me rappelle l’hiver dernier, un hiver gris et froid tendu par une sorte de courage mécanique. On écrivait tous les jours, à 16 heures on rangeait les papiers et on partait marcher. J’allais d’un bon pas dans le froid, toujours le même parcours, la nuit tombait, de retour je montais le chauffage, faisais du thé, un peu de ménage, des exercices de grec, écoutais la radio – oui, un bon hiver régulier et les longs soirs étaient assez heureux, tout autour de la maison c’était un beau froid noir et muet ».
Voilà, c’est exactement ça que nous avons ce dimanche matin, ce « beau froid noir et muet », et le murmure de Safonoff me touche et me fait lever les yeux à tout moment, comme hier soir et tous ces soirs le Journal de Kafka, qu’elle dit elle aussi lire en continu, me rappelant également ce seul titre de Handke que ces pages illustrent précisément : L’heure de la sensation vraie…
« Une seule chose a compté dans ma vie, écrit Safonoff, aimer quelqu’un, être aimée de quelqu’un. J’ai vécu ou survécu grâce à cela. J’écris sur l’amour personnel, j’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde, aimer quelqu’un ».
C’est exactement ce que dit aussi Sarah Kane dans le dernier roman d’Arnaud Cathrine, et c’est ce que j’ai écrit dans mes carnets de l’année dernière, et cela aussi du murmure de Safonoff trouve un immédiat écho en moi : « Je n’aime pas ne pas revenir à quelqu’un ». C’est pourquoi j’en ai tant bavé, moi, de ne pas voir certains de mes amis ne jamais revenir. Moi je serais toujours revenu mais le sentiment qu’ils ne reviendraient jamais ni sur ce qu’ils ont dit ni sur ce qu’ils ont fait, parce que leur hubris, leur orgueil, leur paresse, la face à ne pas perdre les en empêchait, cette évidence qu’ils ne reviendraient pas sauf à revenir où ils étaient restés, autant dire une petite mort, m’ont paralysé. Ici, chez Safonoff, on est dans la fragilité pure de qui aime et qui aimerait aimé.
Voici ce qu’elle écrit d’un enfant, elle la vieille petite fille. « Après-midi avec Rémy, quinze mois. Il a un grand attachement pour Doudou, un hippopotame mou recouvert de tissu éponge verdâtre. La peluche est devenue morveuse, croûteuse, malodorante. Parfois l’enfant me la tend mais sans la lâcher. Sucé, cajolé, trituré, Doudou est la chair d’une chair originelle. Je me demande quand Rémy quittera son Doudou et par quoi il le remplacera. Il s’endort, tétant la queue de son hippopotame. Je me demande quels sont mes objets transitionnels et vers quoi ils me transitionnent ».
Mon objet transitionnel de ce dimanche froid noir et muet est ce livre qui filtre la vie avec une justesse de chaque mot et de chaque silence. C’est un livre proustien à l’état de notes apparemment éparses, mais tenues ensemble par-dessous ou dedans, qui pourrait avoir 100 ou 1000 pages. C’est un livre qui ne se discute pas. Je dois aller en parler mercredi prochain à la radio et voilà ce que je dirai : on ne discute pas ce livre, ce livre est ce qu’il est, c’est un objet transitionnel qui a la couleur de la tristesse et d’une joie discrète…

Catherine Safonoff, Autour de ma mère. Zoé, 264p.

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39. Des ombres lumineuses

Constellations poétiques de W.G. Sebald.

Il faut écrire entre le cendrier et l’étoile, disait à peu près Friedrich Dürrenmatt, et c’est la même mise en rapport, sur fond d’intimité cosmique, qu’on retrouve aussitôt dans l’atmosphère même, enveloppante et crépusculaire, du dernier recueil posthume de W.G. Sebald consacré à sept écrivains et artistes ayant pour point commun d’associer le tout proche et le grand récit du temps ou de l’espace, comme l’illustre immédiatement cette splendide évocation du passage de la comète de 1881 sous la plume de l’allumé Johann Peter Hebel, walsérien avant la lettre : « Durant toute la nuit, écrit-il, elle fut comme une sainte bénédiction vespérale, comme lorsqu’un prêtre arpente la maison de Dieu et répand l’encens, disons comme une bonne et noble amie de la terre qui se languit d’elle, comme si elle voulait déclarer : un jour, j’ai aussi été une terre, comme toi pleine de bourrasques de neige et de nuées d’orages, d’hospices, de soupes populaires et de tombes autour de petites églises. Mais mon heure dernière est passée et me voici transfigurée en célesta clarté, et j’aimerais bien te rejoindre mais n’en ai point le droit, pour ne pas être de nouveau souillée par tes champs de bataille. Elle ne s’est pas exprimée ainsi, mais j’en eus le sentiment, car elle apparaissait toujours plus belle et plus lumineuse, et plus elle approchait, plus elle était aimable et gaie, et quand elle s’est éloignée, elle est redevenue pâle et maussade, comme si son cœur en était affecté »…
Cette comète qui passe là-haut et nous regarde avec mélancolie me fait penser au saint de Buzzati qui regrette de ne pouvoir tomber de son encorbellement de cristal et rejoindre les jeunes gens en train de vivre de terribles chagrins d’amour dans les bars enfumés, mais une autre surprise m’attendait au chapitre consacré à Robert Walser, mort dans la neige un jour de Noël, comme mon grand-père, et la même année que le grand-père de Sebald, en 1956. Ces coïncidences ne sont rien en elles-mêmes, à cela près qu’elles tissent un climat affectif et poétique à la fois, participant d’une aire culturelle et de trajectoires sociales comparables.
Dans les Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig évoque cette Suisse à la fois paysanne et populaire, souvent instruite par les multiples voyages de l’émigration (la Suisse du début du siècle était pauvre, mes quatre grands-parents se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l’hôtellerie), et marquée, comme l’Allemagne du sud, par le mélange des cultures et l’esprit démocrate, l’utopie romantique et le panthéisme, qu’on retrouve dans les univers parcourus par W.G. Sebald. Celui-ci prolonge la tradition des grands promeneurs européens qui va de Thomas Platter, le futur grand érudit descendu pieds nus de sa montagne avec les troupes d’escholiers marchant jusqu’en Pologne, Ulrich Bräker le berger du Toggenburg qui traduira Shakespeare, ou Robert Walser se mettant « pour ainsi dire lui-même sous tutelle », comme l’écrit Sebald, sans cesser de griffonner de son minuscule bout de crayon sous les étoiles…
Une très belle évocation posthume de W.G. Sebald, par son ami l’artiste Jan Peter Tripp, conclut ces Séjours à la campagne en situant le grand art de l’écrivain dans la tradition des graveurs de la manière noire. « Homme enseveli sous les ténèbres, ce maître du temps et de l’espace dont le regard s’animait au royaume des Ombres, n’était-il pas devenu lui-même, au fil des ans, dans son Royaume mélancolique, une sorte de plante de l’ombre ?
D’ailleurs, dans son pays d’adoption, l’Angleterre, la manière noire avait connu au XVIIIe siècle un épanouissement unique, porté par les plus grands artistes. Travailler en partant des ténères pour aller vers la lumière est une question de conscience – ôter de la noirceur au lieu d’apporter la clarté. Aussi l’habitant de l’ombre devait-il ne s’exposer qu’avec précaution à l’éclat de la lumière ».
C’est exactement le processus par lequel Sebald, dans cette suite de plongées dans le temps que constituent ses approches des œuvres de Hebel, Rousseau, Möricke, Keller, Walser ou Tripp lui-même, qui sont à chaque fois des approches de visages engloutis dans la nuit du Temps, révèle progressivement les traits d’une destinée particulière cristallisant les éléments dominants de telle ou telle époque en tel ou tel lieu.
Après la terrifiante traversée de l’Allemagne en flammes, dans Une destruction, Sebald rassemble ici plusieurs avatars de la culture préalpine et du mode de vie propres à l’Allemagne du Sud et à la Suisse, dont un élément commun est cette Weltfrömmigkeit (une sorte de métaphysique naturelle ou de mystique panthéiste assez caractéristique du romantisme allemand) qu’il trouve chez Gottfried Keller, dont le chapitre qu’il lui consacre, autour de Martin Salander et d’Henri le Vert, est une pure merveille.
Je n’en retiendrai que cette mise en évidence d’une scène emblématique d’Henri le Vert, aussi profondément poétique que l’évocation proustienne des livres de Bergotte survivant à celui-ci dans une vitrine à la manière d’ailes déployées, où l’on voit Henri ajuster, sur le cercueil de sa cousine Anna, une petite fenêtre de verre sur laquelle, en transparence, il découvre le reflet d’une gravure de petits anges musiciens. Et Sebald de préciser aussitôt : « La consolation qu’Henri trouve dans ce chapitre de l’histoire de sa vie n’a rien à voir avec l’espérance d’une félicité céleste (…) La réconciliation avec la mort n’a lieu pour Keller que dans l’ici-bas, dans le travail bien fait, dans le reflet blanc et neigeux du bois des sapin, dans la calme traversée en barque avec la plaque de verre et dans la perception, au travers du voile d’affliction qui lentement se lève, de la beauté de l’air, de la lumière et de l’eau pure, qu’aucune transcendance ne vient troubler »…
W.G. Sebald. Séjours à la campagne. Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau. Actes Sud, 200p.

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40. Catastrophe annoncée

Witkiewicz le visionnaire avait tout pressenti…

L’actualité mondiale, monstrueuse, annonce-t-elle les pires lendemains, comme aux jours de 1939 où l’un des grands visionnaires de la littérature du XXe siècle, avec Orwell et Huxley, en la personne du génial Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, dit Witkacy, se suicida en constatant que ses prédictions s’avéraient ? Nul ne saurait répondre, mais la lecture des livres majeurs de ce catastrophiste déjanté peut nous aider à voir plus clair dans l’imbroglio désastreux des jours que nous vivons…
Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939) aura sans doute été l’écrivain de la première moitié du xx siècle à la fois le plus attentif à son époque et le plus profondément révolté par les aberrations découlant, entre autres, de la prépondérance croissante des idéologies, politiques ou religieuses, au détriment de la philosophie et de l’art, des libertés sociales et individuelles.
Philosophe métaphysicien, romancier, dramaturge, peintre, théoricien de l’art et pamphlétaire, celui qu’on appelle Witkacy – surnom qu’il se donna lui-même pour le distinguer de Stanislas Witkiewicz, son père, peintre lui aussi et théoricien célèbre en Pologne – incarne la plus pénétrante conscience de son temps, avant Orwell, avec tous les déchirements que cela suppose, vécus jusqu’à leurs dernière extrémités : voyant ainsi se réaliser ses prophéties caractérisées, notamment, par la « bétaillisation » des masses populaires en URSS, et par la montée des fascismes, il se suicida à la lisière d’une forêt juste après avoir appris la nouvelle de l’invasion conjuguée de la Pologne par les troupes soviétiques et hitlériennes.
Personnage hors du commun, de stature physique imposante, très beau de visage et ne dédaignant ni les beuveries ni les longues marches en montagne, Witkacy fut plus connu, de son vivant, pour se frasques et son extravagance que pour son œuvre.
« Toute la Pologne, écrit à ce propos Alain Van Crugten, son premier traducteur en langue française et l’un de ses meilleurs commentateurs, porte aux nues cet ex-enfant terrible qu’on considérait naguère d’un œil furibond ou amusé. On est fier à présent de le compter parmi les phénomènes les plus originaux et les plus représentatifs de l’avant-garde littéraire et artistique européenne des années vingt, on s’enorgueillit de le voir découvert enfin dans le monde entier, de voir ses romans – le magistral Inassouvissement et le non moins étonnant Adieu à l’automne traduits en plusieurs langues et reconnus comme l’une des plus fascinantes expressions du désarroi intellectuel du xxe siècle. »
Ce qu’il convient d’ajouter à cela, c’est que le l’œuvre de Witkacy dépasse le cadre des années vingt, qui ne revêt qu’aujourd’hui sa pleine signification. C’est que ses prédictions qui purent passer, à l’époque, pour les plus échevelées, sont bel et bien en train de se réaliser.
Acteur surprenant au dire de ceux qui l’ont connu, capable d’imiter la voix et les tics de chacun, Witkacy a vécu le drame de toute une civilisation sur le déclin à l’enseigne du même mimétisme. Son immense culture, sa vision panoramique du monde, son historiosophie proche de celle d’un Spengler, le désespoir en sus – il réfute en effet la théorie cyclique du grand historien, où celui-ci place ses dernières espérances –, et ses tragique expériences personnelles sont à la base de son art, apparemment si chaotique mais qui procède cependant de la fondamentale nostalgie d’un ordre supérieur.
Sur le sérieux de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, sur la parfaite intégrité de cet individualiste forcené longtemps adulé pour les raisons les plus futiles, alors qu’il était raillé ou méprisé par les mandarins du bien-penser, un témoignage de première main est à prendre en considération : il s’agit des mémoires du sculpteur August Zamoyski, l’un de ses intimes.
L’on y trouve, à côté du récit des facéties auxquelles Witkacy accoutumait de se livrer (pseudo-orgies narcotiques au cours desquelles on faisait renifler de la farine de blé arrosée de vodka aux gogos avides d’hallucinations ; revue littéraire purement canularesque multipliant les traductions imaginaires de Tzara ou Breton et consorts, etc.), le portrait d’un homme délicat, angoissé, dissimulant ses convictions véritables sous les dehors d’un cynisme désespéré : « Witkacy souffrait pour des millions d’êtres de cette dégradation des arts dont lui, au moins, ne cherchait pas à profiter, car il était persuadé que le monde courait ventre à terre à la catastrophe. Les facéties de Witkiewicz et son humour noir étaient les réactions d’un condamné à la pendaison, un rire à travers les larmes. »
L’Adieu à l’automne (1927) et L’Inassouvissement (1930) sont, respectivement, le deuxième et le troisième roman de Witkiewicz. Le premier en date, Les 622 chutes de Bungo, composé en grande partie en 1910, après une liaison orageuse que le jeune homme entretint avec l’actrice Irena Skolska – modèle de la pléiade des « femmes démoniaques » constellant ses romans et ses pièces de théâtre – a paru pour la première fois en langue française. Quant à La seule issue, le dernier de ses romans, demeuré inachevé, il ne fut publié en polonais qu’en 1968.
Parler de « romans » relève d’ailleurs de la pure convention, tant il est vrai que ces ouvrages de Witkacy apparaissent plutôt comme de gigantesques fourre-tout.
« Le roman, écrit d’ailleurs l’auteur dans sa préface à L’Inassouvissement, est pour moi avant tout la description de la durée d’un certain fragment de réalité, inventée ou véridique, c’est indifférent, mais définie ainsi : la chose principale en est le contenu et non la forme. »
Auteur d’une Théorie de la forme pure qu’il ne parvint – heureusement peut-être – jamais vraiment à incarner, ni au théâtre ni dans ses romans, Witkacy est pourtant le contraire d’un formaliste. Pour lui, ce qui importe avant tout est l’expression immédiate et véridique d’une sensation physique globale et d’un sentiment métaphysique indissolublement liés. Pour l’individu c’est, essentiellement, la stupéfaction d’être, de se sentir être soi-même et pas un autre : de représenter une « monade » distincte, inimitable et inconnaissable parmi la multiplicité des autres unités. Peu importent les éléments auxquels on a recours s’ils contribuent à éclairer les divers aspects de cette expérience primordiale – fondement de la réflexion ontologique, chez Witkacy – qui consiste à isoler ce qu’il appelle, avec son goût drolatique des formules à solennelles majuscules : le Principe d’Identité Particulière Effective !
« Ce qui est d’une étrangeté hors mesure, c’est le fait que moi je sois ainsi et non un autre », remarquent Witkacy et ses doubles romanesques au fil de leurs tribulations érotico-métaphysico-artistico-socialo-politiques. Ou bien, par contraste, pour accuser l’altérité insupportable de la femme démoniaque : « Il y avait dans cette surfemme quelque chose d’effrayant qui dépassait toute description : elle devenait, pour ce métaphysicien raté, l’incarnation, unique pour l’instant, de ce Mystère de l’Être qui était tout à fait mort dans la sphère de l’expérience directe. »
Tout dire et sur-le-champ, avant que le ciel ne nous tombe dessus : telle semble être la règle de Witkacy, qui se moque de tous les canons esthétiques de l’écriture. Pas une phrase bien tournée, ainsi, dans ces romans, ni la moine illusion d’harmonie, en apparence tout au moins.
Cependant, contrairement à ce que laisse entendre la fameuse perfidie de Gombrowicz pointant « un graphomane de génie », nous ne voyons pas un mot de trop dans ce flux monstrueux, pas une phrase qui ne signifie dans cette espèce de concert total évoquant un tourbillon de Szymanowski dans une tempête de Chostakovitch.
En pénétrant dans l’oeuvre de Witkacy, on a l’impression de se plonger dans une sorte de labyrinthe organique polymorphe où chacun reconnaît bientôt, non sans étonnement physique et psychique, les mouvements secrets de son intime personne, retrouvant aussi divers «personnages» de son fonds abyssal.
Ainsi entend-on vociférer le « type du tréfonds », auquel fait écho le chœur des «enchevêtrailles», ces tripes psychiques soudain écorchées par le plus implacable des scalpels.
Witkiewicz, dans ses romans, semble avancer de tous les côtés à la fois. Or ce qui touche au prodige, c’est que, suivant la durée d’un temps purement psychique, tantôt ralenti à l’extrême et tantôt accéléré, la vrai- semblance individualisée des personnages, abordés dans une complète simultanéité, n’est jamais entamée.
Il faut alors noter que, tout comme un Dostoïevksi ou un Shakespeare, Witkacy est à la fois tous ses personnages. Il est Athanase Bazakbal, le héros kafkaïen de L’Adieu à l’automne, dont la présence physique est immédiatement érotisée de manière hyper-plastique, de même qu’il est Héla Bertz, maîtresse démoniaque du précédent dont la superculotte et l’hyperculot émoustillent le formidable abbé Hiéronymus Chicken- Nood, de l’ordre des parallélistes, comme il est aussi le prince androgyne Azalin Tropoudreh, Gaétan Stupitz l’écrivain cynique devenu ponte des Nivellistes, André Lohoyski le décadent bisexuel et cocaïnomane, Zozia la petite fiancée et l’on en passe.
La faculté d’identification de l’écrivain est quasi illimitée, et jamais il ne se trompe de sensation ni de sentiment, par rapport à chaque personnage, mais il sème la plus joyeuse confusion en ce qui concerne les idées et les opinions, mettant un peu de vérité ou de déraison dans chaque bouche.
Ainsi, du détail le plus organique – au point qu’on ressent pour ainsi dire la « pensée » corporelle de chaque personnage – aux grandes synthèses ou aux récapitulations objectives modulées par les inserts en petits caractères de ses INFORMATIONS, pratique-t-il la mise en scène avec une minutie de brodeuse et une furia de génie faustien.
Oui, cet homme que Gombrowicz aimerait faire passer pour un être cruel et froid, névropathe bredouillant qui eût mieux fait de policer sa prose – comme si l’on pouvait dire tout ce que dit Witkacy autrement qu’il ne le dit ! – nous apparaît, au fil de la lecture, comme un hypersensitif capable de tout deviner, de tout déduire et de tout prédire – d’endosser toute souffrance humaine présente ou à venir et d’en désespérer. Le témoignage d’August Zamoyski, au dam de ses détracteurs, ne fait que confirmer ce sentiment.
Roman psychologique d’anticipation, pamphlet, déversoir de toutes les idées de Witkiewicz en matière de philosophie et de religion, mais aussi de politique et d’histoire, de sociologie artistique et de mœurs en mutation, bilan de ses expériences personnelles, éruption de lave verbale dont on est amené à découvrir, sous ses apparences chaotiques, la remar- quable cohérence, L’Inassouvissement, comme l’ultérieur 1984 de George Orwell, ou comme l’antérieur Nous autres d’Evguéni Zamiatine, nous offre la vision spectrale d’une société devenue folle, et, plus encore, nous confronte à une tragédie globale se manifestant aussi bien par le cancer biologique et la crétinisation des foules, que par l’effondrement des édifices conceptuels, en n’omettant ni les transes de l’éthique prostituée à l’utilitaire, non plus que la décadence de l’art et de la littérature.
À ceux qui rêvent d’une littérature par le truchement de laquelle, précisément, l’on pourrait tout dire, Wikiewicz offre un exemple sans pareil.
Utopie pessimiste, L’Inassouvissmeent nous fait assister, à la fin du xxe siècle, aux ultimes soubresauts agitant les élites d’une Pologne incarnant le dernier bastion du libéralisme bourgeois, au milieu d’une Europe entièrement bolchévisée sur laquelle marchent déjà les hordes chinoises. Préparant le terrain des futurs nouveaux maîtres, une secte puissante, au nom de Murti Bing, diffuse partout sa mystique de bazar, laquelle s’ingère pour ainsi dire : une petite pilule, en effet, et vous voici accédant à la pleine harmonie (plus d’un demi-siècle avant la secte Moon et le New Age !), prêt à servir le régime politique au pouvoir.
L’Europe en décadence, dont sont épinglés tous les types de politiciens ou d’affairistes opportunistes, d’intellectuels ou d’artistes, sans parler des masses réduites à des troupes de consommateurs n’aspirant plus qu’à un somnambulique bien-être, constitue donc l’arrière-fond de cette vaste symphonie catastrophistes aux personnages à la fois extravagants et significatifs, bientôt emportés dans le chaos…

 

 


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